Vingt ans, la tête alourdie des rires de la soirée et des restes de différents produits partis en fumée ou déversés dans un gosier sans fond ; tu rentres chez toi, fermes la porte machinalement, et t’allonge sur un lit dont l’apparence est négligée, et t’endort.

 

Au milieu de ta nuit, tu perçois de plus en plus nettement des percussions du fond des âges, accompagnées de chants répétitifs. Puis tu sens la chaleur d’un rayon de soleil et la caresse d’un vent insistant. Une odeur de fumée t’éveille les narines. Te dressant d’un sursaut, tu ressens un violent mal de tête, souvenir de tes activités de la veille, et ce que tu vois t’amène à un mélange de terreur et d’émerveillement.

 

Les murs rassurants et oppresseurs de ton appartement ont disparus remplacés par l’horizon grandiose et inquiétant d’un désert aride, au sommet d’un plateau rocheux.

Rassurant et inquiétant sont aussi les deux hommes qui se trouvent là, l’un sans âge assis en tailleur près d’un feu de branches et d’herbes sèches ; et l’autre d’apparence très jeune , mais dont le mutisme et la profondeur d’un regard sombre laissent augurer une grande maturité. Ses cheveux sont longs, raides et noirs, sa peau est cuivrée, sa carrure force le respect.

 

« Je rêve, mais comment se fait-il que j’y pense et que je ne me réveille pas ? » te dis-tu !

 

Pas le temps de réfléchir à la question, le jeune homme vient te chercher et t’invite à venir t’asseoir près du feu. Pas de paroles, mais ce qu’il veut est précis et autoritaire. Il n’y a personne devant qui jouer les héros, alors tu te laisses conduire jusqu’à l’ancêtre, et t’assois en face de lui.

 

Pas un regard du vieil homme, comme si ce qui se passait autour de lui n’était pas son affaire ; il est occupé en méditations et psalmodie des sons dont le sens ne transparaît pas. Il a dans les mains une longue pipe, qu’il manipule en tous sens, l’élevant, la tournant, lui parlant selon un rituel incompréhensible, mais d’où ressort un respect que tu n’as jamais vu exprimé si fort.

Le jeune indien a déposé à droite de l’ancien un rectangle de tissu, puis il dispose délicatement dessus plusieurs poteries contenant diverses poudres ou herbes de consistances et de couleurs différentes. Après sa conversation avec l’Invisible, le sage pose le calumet, le manche sur le croisement de ses jambes, et le fourneau contre son corps. Piochant dans les petits récipients, il le remplit suivant une cuisine qui parait rigoureuse, mélangeant parfois dans ses mains, plusieurs éléments avant de les disposer, ou les mettant un à un.

Après avoir reniflé la préparation, il élève à nouveau l’instrument en priant, la tête baissée, pendant que son assistant dégage un bâton enflammé du feu. Puis, il porte la pipe à ses lèvres et tire quelques bouffées. Le mélange rougit sous le tison que le garçon a placé à dessein.

 

Tu penses avidement : « Je me demande si je vais tousser quand je vais tirer là-dessus ! »

 

Le jeune homme s’est assis à son tour après avoir remis le bâton au feu. L’aïeul s’adresse alors en haut et prend une bouffée, la savoure, et tend l’ustensile à son « invité » en le fixant du regard. C’est une invitation qu’on ne refuse pas ! Tu prends la pipe maladroitement, la portes à ta bouche. Tu aspires du bout des lèvres ; « ça n’est pas désagréable » ; alors tu te laisses aller goulûment à cette nouvelle expérience. La sensation te fait fermer les yeux. Les percussions sont plus fortes, puis des cris, des voix, des bruits de fête. Quand tu rouvres les paupières, tu es dans un tipi où se tient une assemblée de peaux-rouges peinturlurés, tous assis en cercle avec toi.

 

Pourtant blanc toi-même, le noceur que tu es semble très intégré, tu es d’ailleurs en costume adéquat, les lourds colliers et bracelets que tu portes ne te pèsent même pas, comme si tu les avais toujours portés. Ton voisin pourtant te regarde avec une insistance qui te rappelle les yeux d’un collègue, qui attendait la veille, que tu fasses tourner. Tu lui tends alors instinctivement le calumet que tu avais oublié entre tes mains. Le vieux est là aussi, il préside, semble-t-il. Le sorcier, sans doute, danse au milieu, sous l’effet apparent de quelque produit qui serait aujourd’hui, chez nous, totalement illicite ; mais où et quand sommes nous, ça, on ne sait guère. L’anachronisme de la situation commence à t’angoisser. Mais, de bouffée en prière, de cris en invocations, la pipe a fini son tour, et revient au sage qui se lève, la brandit ; signal auquel le bruit, les larmes et les danses s’apaisent.

 

La discussion commence, âpre… et tu en comprends chaque mot, même si tu ne pourrait dire de quel langue il s’agit.

Le sujet, c’est l’homme blanc, son arrogance, son sans gêne, sa multiplication, sa force de frappe, ses armes inconnues, les maladies nouvelles qu’il a amenées, son irrespect de mère nature qui la met en danger comme ce qui y vit ; l’opportunité et la possibilité de le combattre.

Ainsi, tu sens ton cuir chevelu te picoter, quand untel parle de scalper tous les blancs, un autre dit qu’il brûlera leurs maisons et les passera au poteau de torture… mais chacun semble savoir que plus rien ne sera simple, comme avant… Et tu te laisses aller à un peu de compassion.

 

Le vieux chef se lève et confirme : « Le grand esprit m’a parlé ! Bientôt notre peuple ne sera plus ! »

 

Une voix s’élève : « Leur Dieu est-il plus fort ? »

 

« Il n’est qu’un, mais ceux qui nous tuent ne le servent pas. Ils croient en les armes, la tromperie et le mensonge. Ils ont la force, mais pas le courage des êtres humains ; leur force est un mensonge. Nous vivons sur la terre, et le grand esprit est au dessus de nous. C’est dans la vérité que nous le rejoindrons sur les plaines éternelles, c’est notre récompense, nous ne verront pas le monde agonir sous leur mensonge.

Notre défaite sera notre gloire, leur victoire sera leur honte et leur perte, s’ils ne reviennent pas à la vérité.

De leur force, ils feront l’eau imbuvable, l’air irrespirable, ils changeront les saisons sans maîtriser le changement, ils s’occuperont à polir le métal qu’ils fabriquent pour le faire briller pendant que la terre qui les nourrit agonisera. Ils amèneront à eux les richesses du monde et oublieront la richesse qu’est le monde. Ils bafoueront la terre, mais en auront peur sans même savoir pourquoi. Ils la recouvriront, là où ils vivront, pour ne plus en supporter la vue, au lieu de lui demander chaleur et nourriture. Ils demanderont à des bourreaux de tuer leur nourriture, et les regarderont avec épouvante et dégoût, sans savoir pourquoi. Leur richesse ne fera plus leur bonheur, mais la simple peur de son absence, fera leur désespoir. Ce qu’ils retireront de leurs pillages les étouffera. Ils sauront tout de leurs ancêtres, comment ils mangeaient, vivaient, priaient, mais ni pourquoi, ni ce qui les faisait vivre. Ils voudront tout savoir de leur frère inconnu du bout du monde, et auront peur de se connaître eux-mêmes, pour cela, ils refuseront la solitude pour ne pas être confrontés à eux-mêmes. Pourtant ils souffriront de solitude, entourés de multitude. Ils parleront au bout du monde et auront peur de leur voisin.

Jusqu’aux herbes de la sagesse, qui les rendront fous, celles qui nous permettent de communiquer avec le grand esprit ; ils les rechercheront sans savoir pourquoi. Ils les prendront comme de l’amusement, sans préparer leur corps à recueillir l’enseignement du grand esprit, et il les troublera. Ils les prendront de plus belles, conscients de toucher à l’infini, mais sans pouvoir saisir ses enseignements. Comme un chasseur s’épuiserait à courir derrière un cerf les mains attachées dans le dos, ils épuiseront leur corps ; et la sagesse qu’ils ne laisseront pas se développer en eux, demeurera folie, et deviendra leur poison.

Tous voudront paraître, savoir, mais seuls quelques uns sauront, mais si peu voudront bien cesser de paraître pour les écouter ! Le grand esprit ne sauvera ce peuple que s’ils reviennent à la vérité ! Et parmi ce peuple, le grand esprit ne sauvera que ceux qui reviendront à la vérité !

Mes frères, nous qui savons, préparons-nous au combat ; montrons leur aujourd’hui, car ce sera le dernier ! Mais avant, tuons le mensonge au milieu de nous ! »

 

Pour la première fois la peur te saisit. Tous te regardent. Le jeune homme qui était sous le masque du sorcier te met à terre, et plusieurs t’emmènent au poteau de torture. tu voudrais crier, mais aucun son ne sort ; la magie devient cauchemar. Les chants et dansent reprennent, les peintures de guerre fleurissent, les guerriers reprennent les armes. Le sage s’adresse à toi dans ta panique avant de faire commencer la séance : « Comme toi nous sommes, face à l’homme blanc ! Comme toi l’homme blanc sera, face à ses mensonges ! »

 

Flèches, haches, et autres projectiles inconnus pleuvent en une ondée calme mais pénétrante, entaillant ta chair de plus en plus fort. Des enfants s’amusent à découper des lambeaux de peau sur tes jambes.

Combien de secondes, combien de minutes, combien d’heures durera cette nuit…. ? Quand un tomahawk se dirige vers ta tête, tu t’évanouis dans un tourbillon et tu te réveilles en sursaut chez toi.

 

Abasourdi de longues minutes, tu prends machinalement son paquet de cigarettes, et tu le lâches aussitôt.

 

Tu regardes autour de toi.

Le miroir t’effraie et t’attire : la vérité.