Comme l'échange entre les "eaux d'en bas" et les "eaux d'en haut"...

 

La révolution, voilà bien un mot contradictoire : c'est à la fois un mouvement qui revient invariablement à son point de départ et un grand bouleversement ; ainsi que sa racine latine revolvere (retourner : revenir à l'endroit d'où l'on est venu, mais aussi mettre sens dessus dessous).

Le mot comme la chose n'est donc pas à manipuler à la légère. Il convient de toujours savoir de quoi l'on parle. Et le mot comme la chose sont bien mal aisés à maîtriser. Bien peu de révolutions n'ont pas amené le chaos !

Le mot révolution désigne donc à la fois un ordre établi (celui de la terre autour du soleil...) et le bouleversement d'un ordre établi. Pourtant, bien souvent, les « révolutionnaires » ne s'attachent qu'à ce dernier sens ; ce qui explique la pagaille qui s'ensuit généralement.

Comme il y a une seule vérité au-delà de ce que chacun pense être la vérité – ainsi pense-t-on communément que le ciel sans nuages est bleu, or, les photos ramenées par les astronautes montrent qu'il n'en est rien ; c'est la terre que l'on voit bleue de l'espace, paraît-il – les mots ont un sens par delà celui qu'on leur donne.

Si la majorité d'entre eux y a renoncé, la plupart des citoyens des sociétés nanties aimeraient « changer le monde », mais les visions de la chose, patinées par les sentiments générés par nos histoires personnelles sont quasi aussi nombreuses que les individus. Conscient que personne ne peut être entièrement déterminé par une des définitions que je vais énumérer, je vais tenter, néanmoins, pour faciliter l'étude de distinguer les « révolutionnaires » en énonçant les différentes manières de la concevoir, pour que chacun puisse se retrouver, au moins dans l'une d'elles.

Commençons par les plus nombreux d'entre nous qui regrettent certains aspects de notre société et aimeraient les faire changer, mais sans toucher au reste, souvent parce qu'ils en profitent, et que, s'ils perçoivent des dispositions idéales pour tel ou tel sujet, il n'ont pas de vision d'une société idéale dans son ensemble ; et ce généralement parce qu'ils savent que, d'y réfléchir pourrait les amener à des conclusions qui les forceraient à remettre en cause leur manière de vivre qui, somme toute, ne leur convient pas si mal.

En gros, ils préfèrent ne pas avoir de convictions fortes qui les forceraient à renoncer à un certain confort physique et moral. Et la clef de voûte de notre système, pour assurer sa stabilité, consiste à encourager par tous les moyens cet état d'esprit, en accoutumant le peuple à un confort démesuré qui est pour lui, autant de choses à perdre dans la remise en cause de ce système. Les médias en sont les instruments, tout comme les lois sociales et les associations caritatives qui anesthésient ainsi les esprits et les consciences, qui calment leurs douleurs sans en guérir les maux.

Et, en faisant marcher le commerce, cette dépendance vis-à-vis de tout et rien, auto entretient la machine, au service de l'argent. Pour autant, pour entretenir cette dépendance, il faut que les choses avancent parfois vraiment vers le mieux ; dès que le système peut récupérer ces avancées à son profit. C'est la fausse révolution de révolutionnaires corrompus. C'est la révolution de la paresse et de la lasciveté, et si j'y cède parfois, ce n'est pas ma révolution.

Ensuite, il y a les révoltés qui, eux aussi, ont renoncé à tout idéal, où l'on rendu secondaire ; mais qu'un besoin de justice pousse vers une priorité désabusée : faire payer ceux qui font que le monde est si cruel. Qu'ils bouffent du juif, du bourgeois ou du curé, le mépris et le dégoût qu'ils ont des abominations de notre civilisation, et souvent les souffrances qu'ils ont eux-mêmes subies les poussent à la destruction et à rechercher la souffrance de ceux qu'ils en estiment responsables, afin peut-être qu'ils se rendent compte de la douleur qu'ils ont occasionné et reviennent à de meilleures dispositions (car ils sont rarement prêts à prendre eux-mêmes la responsabilité des affaires) ; c'est généralement l'inverse qui se produit, car la violence engendre la violence. C'est la révolution de la haine et de la vengeance, et si j'y cède parfois, ce n'est pas ma révolution.

Les premiers croient qu'en changeant point par point ce qui ne va pas, on évolue vers le mieux, mais l'écosystème (comme lors d'une introduction ou d'une disparition d'espèce animale ou végétale) est une bonne image de ce que la moindre chose que l'on change dans un ordre établi entraîne des disfonctionnements à d'autres niveaux de cet ordre ; et la résolution d'un problème en entraîne parfois dix autres. On a l'impression d'avancer parce que l'on est focalisé sur ce que l'on a réglé, mais on s'aperçoit plus tard avoir perdu sur d'autres plans. Un exemple simple : les accros au téléphone portable voient baisser le coût de la minute de communication, mais ceux qui restreignent leur budget téléphonique, voient augmenter leur abonnement, comme par là même, le nombre de personnes qui n'y ont pas accès.

Les seconds croient qu'il faut d'abord détruire cet ordre en fonction, et que du chaos qui s'ensuivra, renaîtra un monde plus juste : c'est l'histoire de la révolution française ou de la chute du communisme soviétique.

Les premiers sont des hypocrites qui renient leurs convictions contre une certaine aisance matérielle et morale ; les seconds, des révoltés ; aucun n'a une meilleure organisation à proposer. Niant donc la première définition du mot révolution, ce ne sont pas des révolutionnaires.

Et puis, il y a ceux qui ont à l'esprit un système de remplacement et pour qui la révolution a pour but de le mettre en place.

Ainsi, certains qui croient à un ordre divin, et qui pensent qu'il est seul, légitime à réglementer les rapports entre les hommes Alors, selon leur religion, ils veulent imposer au monde la perception qu'ils ont de la volonté de Dieu et l'installer à la place de tout système fait par l'homme, et donc imparfait. C'est la révolution religieuse, et si je crois, moi-même à cet ordre divin, et que la nature en est l'image, je ne crois pas qu'il soit à la portée de l'entendement humain, parce que, justement, il est parfait et que l'homme qui le ferait appliquer ne l'est pas, et qu'une justice divine soumise à l'interprétation d'un homme perd son sens. Ce n'est donc pas ma révolution.

Il y a ceux qui ont en tête un ordre idéal et qui veulent l'imposer au monde dans l'espoir qu'il y reconnaîtra sa valeur à l'usage. Ainsi Lénine a substitué le communisme à la monarchie par la force, parce que, si tout le monde ne jouait pas le jeu, c'était perdu d'avance. Mais, comme les autres, le système s'est corrompu dans les intérêts personnels de ceux qui détenaient l'autorité pour le faire appliquer. C'est la révolution de l'orgueil, qui veut imposer sa conception comme la seule valable, et si j'y cède sans doute, ce n'est pas ma révolution.

Ma révolution aurait pour but d'instaurer l'ordre que nous avons tous en conscience quand nous savons l'écouter. Cet ordre qu'aucun de nous ne maîtrise en totalité, mais où chacun a sa place et son utilité ; dans lequel personne ne serait jugé, mais poussé à se juger lui-même, et où personne ne serait condamné, si ce n'est pour un souci de protection ou d'enseignement. Cet ordre que l'on ne pourrait définir exactement et où les seules bases de jugement seraient des principes qui s'appliquent à tous, universellement reconnus, soumis à un seul impératif : le respect du monde et des autres.

Ainsi ne montrerait-on plus du doigt celui qui pense autrement : ni le musulman, ni le raciste, ni le communiste, ni G. Bush, ni le catholique anti-avortement, ni l'homosexuel ; mais on mettrait en lumière sa mauvaise foi s'il n'est pas sincère, et s'il l'est, on débattrai avec lui pour lui montrer qu'il se trompe, au risque de découvrir nous-même que nous nous trompions. Suis-je sans défauts, moi, pour juger quelqu'un d'autre ? Je peux juger s'il ment ou s'il représente une menace, mais qui suis-je pour affirmer qu'il a tort ?

Un ordre qui assurerait à chacun le nécessaire pour vivre mais lui laisserait gagner le superflu, lui laissant ainsi sa place dans la société ; ce serait la révolution de l'amour, la révolution du devoir et du pardon, la révolution de l'humilité, du dialogue, du partage. De celle-ci, je veux bien faire ma révolution !