Argentré du Plessis

 

 

La nuit fut fraîche et pour tout dire, je n'ai pas beaucoup dormi. L'autoroute était trop près d'un coté et, de l'autre, une départementale un peu trop fréquentée. Luke, par contre, est ravi de sa première nuit dehors en Bretagne. Son couchage permet de supporter -5°, le mien seulement 2 ou 3. Le détail est d'importance.

De ce fait, nous nous mettons en marche peu après 7h, d'autant qu'il nous faut trouver à manger. Depuis Vitré, le chemin est une ancienne voie ferrée sur 30 km, toute droite, sur de la sablette, bordé de nature, très agréable pour les pieds, les yeux et l'esprit. Nous en étions au tiers quand nous nous sommes couchés.

On espère entendre rapidement une machine à traire, trouver des œufs, prendre un café, qui sait...

Les bruits de machine sont restés lointains quand nous voyons des poules, après que les heures indues soient passées. Nous approchons 9h ; on frappe ; on ouvre. "On va vers Compostelle et on se demandait si vous auriez des œufs à vendre."

"Peut-être, oui ! Combien vous en faut-il ? "

"Une douzaine ! Combien les vendez-vous ?"

"Je les vendais deux euros mais j'ai arrêté, on me disait que c'était trop cher." Alors je vous les donne !

"Il n'y a pas de raison. Deux Euros, ça va mais, est-ce que je pourrais vous demander de nous les cuire ?"

"Je ne sais pas ! Comment les voulez-vous ?"

" Durs, c'est pour les transporter !"

" Bien ! Entrez donc ! Voulez-vous un café ? Avez-vous déjeuné ?"

 

https://www.youtube.com/watch?v=rBrd_3VMC3c

 

 

Nous profitons de ces vestiges de valeur humaine que la plupart des traditions entretenaient encore jusqu'à un passé proche, et que la vie moderne tendrait à laisser supposer disparue ; l'hospitalité de la dame va jusqu'aux tartines et à la confiture, nos échanges, jusqu'à la demi-heure. Nous n'aurons que sept œufs à cause de l'appareil de cuisson spécifique qui n'a que sept places, mais les deux Euros pour le déjeuner pour deux, ne sont pas chers payés.

Nous discutons à propos du chemin et de ses dons.

 

 

 

D'être partis ainsi nous rend à la fois plus libres que jamais, pour peu que nous acceptions de réduire notre nécessaire à très peu, et très dépendants parce que ce très peu tient principalement à ce que l'on voudra bien partager avec nous.

Là où notre démarche spirituelle, sinon religieuse, nous enfermerait en nous-mêmes, nos besoins physiques nous obligent à aller vers les autres, et à y aller dans les meilleures dispositions. Ainsi l'ardeur de l'esprit et la faiblesse du corps, plutôt que s'opposer, s'allient pour nous faire marcher vers un même but. L'être entier marche en harmonie ; le corps soumis à l'esprit, l'esprit prenant soin du corps, comme il est écrit.

 

 

 

C'est dans cette harmonie, me semble-t-il, que ce chemin trouve sa vocation. Nos besoins nous rendent disponibles. Chacun partage ce qu'il a : du temps ou de la nourriture, des pensées ou un toit, les différences qui nous enrichissent.

Reste à trouver la viande !

L'idéal serait un paysan qui ferait de la vente directe, mais nous n'y croyons pas trop !

Nous poursuivons notre chemin de discussion. Nous nous souvenons de Thierry, le patron du bar de Saint-Aubin du Cormier, et de tous ses clients de ce samedi soir dernier...

Avant le Mont Saint-Michel, je faisais plutôt mon vieux solitaire bourru et m'accaparais mon chemin pour moi-même, mais déjà les quelques rencontres inopinées témoignaient que je suis là pour ça. La dame de l'église de La Haye-Pesnel, les voisines des petits chemins pour Genêts, les cueilleuses de soude maritime... puis l'ami d'enfance de Patrick...

 

 

Il y a là l'agréable, le nécessaire, l'enseignement, l'information, mais aussi la mission de partage, d'écoute, d'ouverture sur le monde que nous avons auprès des gens que nous croisons chez eux ; à chacun selon ses besoins. C'est un chemin de rencontre !

 

Nous arrivons à un stade, à l'entrée d'un village, et j'aperçois un canard sur une enseigne. Nous nous séparons : Luke va chercher de l'eau au stade et je vais voir ce canard. C'est un producteur de volaille mais... Personne !

La route longe d'un coté le stade au bout duquel je retrouverai Luke, et de l'autre, des compartiments plein de poulets, canards, pintades, quelques dindons... chacun sur leur coin de terre avec un abri à disposition. Ca bouge tout au bout. Une brouette entre et sort d'une cabane de toile. Arrivé au plus près, j'appelle, me présente, et demande s'il est quelque chose que l'on puisse acheter pas trop cher.

Pendant que Luke revient avec l'eau, il m'envoie à sa femme et me propose de la retrouver au magasin. Nous remontons et croisons de loin, en effet, ce qui pourrait être une femme en uniforme qui, hormis les bottes, ne déparerait pas dans un hôpital. Ca fait peut-être partie des normes sanitaires instaurées par l'Europe pour ridiculiser les paysans. Certes j'exagère, mais si peu.

Je le sens assez mal ; ils paraissent trop jeunes pour être sensibles à notre chemin, ils produisent bio, souvent synonyme de cher, et semblent assez boulot-boulot...

Nous attendons un peu à la porte en nous déchargeant de nos sacs. On nous ouvre.

Sans sa coiffe de chimiste, la jeune femme est somme toute, bien jolie. On se présente comme pèlerins, annonçant la faiblesse de nos moyens, puis le tour dirigé des produits nous amène à du pâté, nous parlons d'un canard cuit, de quelques œufs qui complèteront les sept premiers... Luke demande le prix pèlerin...

Elle nous demande si 5 E serait raisonnable ! Tous mes préjugés s'effondrent, comme s'était effondré mon jugement sur l'esthétique de la fermière. Bien sûr, nous prenons, bénissons l'endroit et reprenons la marche.

Nous voilà à l'abri du manque pour quelques jours.

Ce chemin est décidément formidable. Il en est d'ailleurs un autre enseignement qui s'est manifesté à St Aubin : les galères de la journée n'ont fait que préparer l'émerveillement du soir, comme d'être bloqué à Genêts avait permis la rencontre avec Luke. L'important est de savoir, en difficulté ou en état de grâce, que nous sommes sur notre chemin, et pas à coté. Tant que nous pouvons nous sentir à notre place, les obstacles et les efforts sont accueillis dans la bonne humeur puisque nous savons qu'ils nous préparent à de grandes réjouissances. Luke ne me contredira pas, qui était prêt à passer la montagne dans la neige...

Ca me rappelle Saint-Exupéry : "Le coup de pioche du bagnard n'est pas le même que celui du laboureur... Le bagne ne réside pas là où des coups de pioche sont donnés, le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés, qui n'ont pas de sens."

La sablette, associée à la bande sur le pied le plus douloureux, m'a remis d'aplomb. Avant La Guerche de Bretagne, nous retrouvons le bitume de petites routes de campagne vers Pouancé.

C'est normalement une étape de la voie compostellane entre Le Mont Saint-Michel et Angers, il devrait donc y avoir un "bourdonnage".

J'ai adopté le mot dès le début. Je pensais que c'était une expression belge, en rapport avec les couleurs de balisage. Puis Luke s'est aperçu qu'il se trompait de mot, et m'a reproché de ne pas lui avoir dit.

 

 

 

Depuis, chaque fois que je dis, comme il le faisait souvent : "Il n'y a pas de bourdon !", il croit que je me moque. Mais non, c'est juste passé dans mon langage courant.

Nous quittons la grand route, d'abord à droite, puis passons dessous, ayant retrouvé les coquilles d'or sur fond bleu qui servent de guide, suivant leur pointe. Notre position par rapport au soleil donne vraiment l'impression que nous faisons de gros détours et ça nous énerve un peu.

Vers 18h, une machine à traire qui s'arrête. Je dis à mon collègue : "Si on veut du lait, c'est le moment !" Il hésite. Les vaches sortent suivies d'un jeune homme. Nous demandons.

"Oh, c'est dommage ! Maintenant que la machine ne tourne plus, sans doute que le lait est poussé dans le tank, trop bas pour l'atteindre facilement. Mais demandez à ma mère, elle est dans la salle de traite."

Après encore quelques tergiversations, Luke y va puis revient bredouille. Mais on nous a dit qu'il y a d'autres agriculteurs sur notre route.

Tellement l'impression d'aller au nord se fait présente que nous demandons souvent où ça va, nous souvenant de la vallée du Couesnon. Chaque fois on nous confirme que c'est bien vers Pouancé.

Plus loin, nous croisons en effet une autre ferme et, de la maison juste avant, une femme sort que l'on aborde.

1 E pour 2l de lait, nous prenons. Pendant qu'elle est partie le chercher, son mari revient et on discute, de Bretagne qu'on va bientôt quitter, de Normandie, de Hollande, d'Espagne...

La femme est revenue avec les enfants.

"Est-ce que vous faites du cidre ?

"Oui, voulez-vous goûter ?"

"Oh, oui !"

C'est bon comme chez nous, même si je fais quelques efforts pour trouver des différences.

"Combien nous vendriez-vous la bouteille ?"

"Oh, je ne le vends pas !"

Je le sens savourer son plaisir. Les bretons sont bien comme les normands. Je sais que je peux être confiant.

"Je le donne !" Il s'en va quelques minutes et revient avec une bouteille. Voilà qui nous apaise momentanément au sujet des détours.

 

On nous a promis 5 km de forêt jusqu'à Chelun. De fait, mais ce n'est pas si agréable, c'est une longue route toute droite avec un creux pour bas-côté, la forêt est grillagée à 20m, et ses abords encombrés de ses coupes. Ca nous parait interminable, comme c'est souvent le cas en fin de journée.

Luke cherche à s'arrêter incessamment, il fatigue. Chelun, enfin !

Reste à trouver un endroit où dormir. Nous nous éloignons un peu du village avec toujours dans l'idée que les "bourdons" nous détournent. Chaque pas est pénible pour Luke et il le manifeste toutes les dizaines de mètres, du coup, ça le devient aussi pour moi. Il est urgent de trouver.

Un champ coupé ? Trop en pente vers les maisons, trop exposé.

Le coté d'un champ de maïs ? Pas de talus le long de la route et les autres cotés sont envahis.

Des blés, des orges, des maïs, des maisons, pas d'arbres...

De guerre lasse, nous apercevons une forêt à l'autre bout d'un champ, mais elle n'est pas entretenue et il n'y a pas bien où se poser. Nous revenons.

A l'approche de la nuit, une autre forêt derrière un talus, à coté d'une entrée. L'obstacle franchi, c'est l'endroit idéal, du moins tant qu'il ne pleut pas. Ce sont de jeunes arbres, sous lesquels la végétation est en grande partie étouffée par les feuilles ; merveilleux matelas.

Nous attaquons le canard et la bouteille de cidre ; nous avons du pain, du pâté, du lait, du fromage, de la confiture... De quoi nous réconforter ! Et hormis la nuit qui tombe, l'endroit se révèle parfait.

 

 

http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Argentré du Plessis-La Chaire (La Rouaudière), par La Guerche de Bretagne