Chelun

Ca commence doucement, comme un ébrouement de toute la forêt.

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Puis, le chef d'orchestre donne le la. Mais un autre lui conteste sa place, puis un autre, et encore...

Qu'importe, les choristes, eux, sont lancés, et ne s'arrêteront que pour céder la place aux suivants. Et les solistes se succèdent ou se complètent ; sans que les chœurs ne s'arrêtent ni ne baissent le ton comme dans les concerts des hommes, leur chant puissant fend l'espace et s'approprie le temps ; pour ces secondes là, on n'entend plus qu'eux.

Tous les matins du monde de la nature sont des symphonies, tous ceux où nous avons dormi sous les étoiles étaient ainsi, mais jusqu'à aujourd'hui, nous étions dans la salle à des fauteuils anonymes. Ce matin, nous sommes aux loges les plus prestigieuses, celles des invités de marque, choisies pour leur acoustique extraordinaire. Mieux, c'est comme si nous étions sur une scène et que les artistes étaient tout autour et ne jouaient que pour nous. Pourtant, plusieurs centaines de mètres plus loin, l'on pourrait se dire la même chose. La biche dans ses fourrés, comme l'écureuil dans ses hauteurs, et le vieux chêne qui les abritent peuvent, à raison, se dire chacun, que le concert est donné spécialement pour eux.

Et comme quand Dieu parle aux hommes, je crois ; dans cette œuvre donnée au monde, rien n'est inutile, le geai entend les messages qui lui sont adressés, le pinson, ceux qui lui sont transmis, et chaque espèce selon son langage. Se comprennent-ils les uns les autres pour que, de tous ces petits mots personnels, ressorte un tel accord ? Ou ont-ils chacun, une partition codée à jouer en son temps ?

C'est une œuvre d'art : qui parle à chacun en tant qu'individu tout en créant une atmosphère harmonieuse qui baigne tout le monde.

C'est le contraire de l'individualisme et de l'égoïsme qui comptent la communauté pour rien, c'est le contraire de l'idéologie qui nie l'individu ; bref, c'est le contraire de la bêtise des savants et des intelligents qui ont fait du monde des hommes ce qu'il est.

Il est parmi les hommes de drôles d'oiseaux, et parmi les oiseaux, il en est au nom à coucher dehors ; pour moi, homme des champs, c'est pour le chant des oiseaux qu'il vaut de coucher dehors.

Comment pourrais-je n'être pas serin, avec un tel accueil de cette maison ouverte ? Et comment celui qui s'éveille aux cris électroniques du portable ou d'une horlogerie artificielle peut-il être homme de paix ?

Certes, il est grandement coupable, celui qui a inventé le réveil matin ! Et ceux qui se l'imposent bien malheureux !

Je crois que c'est la meilleure nuit passée dans la nature.

 

Voilà une belle journée qui commence !

La différence de perception est grande entre le soir et le matin. Au début de la journée, nous sommes peu affectés par l'impression qui perdure de faire des détours. Nous ne savons pas trop si nous avons dormi encore en Bretagne ou déjà en Mayenne. D'après la carte, nous pourrions marcher sur 3, voir 4 départements aujourd'hui.

Les petites routes de campagne serpentent dans le bocage. Aux environs de 9h, nous en sommes à répertorier différentes espèces de vaches au long des champs croisés, quand nous en voyons qui me sont inconnues, dans une stabulation prolongée d'une salle de traite. Certaines ont la couleur des limousines, d'autres des souris mais ce ne sont pas des vaches à viande.

L'agriculteur sort bloquer le retour des bêtes ; visiblement, il en est à la fin de la traite. La conversation s'entame tout naturellement. Après quelques minutes, Luke demande s'il est possible que nous prenions un café. Il accepte et nous fait attendre le temps pour lui de nettoyer son matériel.

En attendant, une trentaine de kilos de joie et de poils au nom de fruit des bois, nous fait la fête à tour de rôle. Le maître arrive, se change et nous passons par la porte de derrière.

 

 

 

La conversation est simple, l'homme courtois et prévenant ; mais il semble tendu de cette tension que j'aime avoir au travail, quand le corps semble calme mais que l'esprit est sans repos pour maitriser les tâches à accomplir et leur organisation : comme quand tu as un étalon au bout des mains, et qu'une armée de pouliches lui fait de l'œil ; si tu t'énerves, c'est mort ! Non seulement il faut être calme mais encore calmer la bête, rester prêt à agir rapidement au moment favorable, ni avant, ni après... ; si tu doutes, c'est mort aussi !

Ca me fait plaisir de voir quelqu'un investi à ce qu'il fait et je me dis qu'il va se détendre.

Pis non ! Son travail n'est qu'un élément secondaire, quand à l'essentiel, il y vient de suite, comme si ces maux retenus, ses paroles contenues, l'emplissaient à le faire éclater.

Que la vie soit dure, cela n'est rien. Que le travail soit ingrat et prenant, c'est peu de chose. Qu'il y ait tant sacrifié sans que les fruits qu'il en peut montrer soient à la hauteur, c'est le lot de beaucoup.

Il a déjà accepté d'être, dans le monde des 35h qui demande les 32, celui qui n'a pas d'heure, mais beaucoup de travail.

Il s'est résigné, là où l'on mesure la grandeur des héros selon l'épaisseur de leur compte en banque, là encore, où l'on fait porter la honte de la pauvreté à ceux qui pourtant, pourraient nourrir avec un salaire mensuel, une famille chinoise pendant un an ; ici donc, il s'est résigné à être celui qui pour son labeur de l'année, non seulement peut ne rien gagner, mais peut perdre une part de salaire de sa femme.

Il peut encore supporter, avant de se nourrir, d'engraisser les services qui le surveillent avec sa propre complicité, mais aussi les industries chimiques, les bâtiments et travaux publics, les syndicats qui ont accompagné la disparition de 80% de sa profession et la transformation du reste en industrie, les mécaniciens et vendeurs de machines, les apprentis sorciers de la biologie et de la botanique, les banquiers, les pétroliers... et de brader ses produits pour que l'agroalimentaire puisse être compétitive et la distribution prendre plus de marge...

 

 

Mais tout ceci, c'est moi qui le dit ; lui, c'est assurément une bonne nature !

Non, ce qui est pénible n'est pas tant de se sentir "le con qui marche", mais plutôt que "les intellectuels assis", qui savent pourtant que tu les fais vivre, te méprisent comme toi-même ne méprise pas ton troupeau. Et le plus pénible n'est pas dans ce mépris, mais ce mépris étant, ils vont tous te laisser crever sans bouger, morts qu'ils sont déjà, comme l'imbécile qui scie la branche sur laquelle il est assis.

Ce qui est pénible, ce mépris étant, pour toi qui tient ta place difficilement avec ce qu'ils ont créé de complications, c'est de les entendre te dire ce que tu devrais faire, quand eux-mêmes n'assument pas les responsabilités liées à leur place ; comme il est écrit : " Ôtes d'abord la poutre de ton œil, après tu pourras ôter la paille de l'œil de ton frère !".

Certes, ils font leurs heures, peut-être même font-ils le travail qu'on leur demande, mais la mission qui leur revient est-elle assurée ?

La mission des législateurs est d'organiser la société, avant même qu'elle soit juste, de manière à ce que chacun assure la tâche qui lui incombe pour qu'elle fonctionne. Celle du fonctionnaire est de faciliter et coordonner les activités de chacun dans le respect les uns des autres.

Celle des parents est d'éduquer l'enfant et de l'ouvrir au monde qui l'attend. Celle du professeur est de le former à la vie active.

Celle du vétérinaire d'assurer la santé du troupeau. Celle du producteur est de proposer de bons produits. Celle du commerçant de les distribuer. Celle du consommateur est de les reconnaître.

Celle des communicants est certes de révéler les problèmes, mais d'unir dans la recherche de solutions. Celle de la presse est d'éveiller. Celle du citoyen est de voter.

Celle du prêtre est de nourrir la foi et d'accompagner dans la prière.

 

 

Quand nous nous quittons, s'il n'est pas sûr de n'être pas fou, il est sûr de n'être pas seul. Il sait que le bon sens et la sincérité marchent ensemble, et que c'est dans le respect que la sincérité peut s'exprimer ; ne pas se respecter, c'est promouvoir le mensonge. La vérité, comme dit Saint-Exupéry, c'est ce qui simplifie, et ce monde nous fait passer de l'ignorance à la confusion. Si les espoirs qu'on nous plante au cœur sont des bâtons cassés qui percent la main de qui s'y appuie, les motifs d'espérance existent néanmoins ; notre unité d'esprit, nous qui ne nous connaissions pas il y a peu, en atteste.

Quand à nous, nous croyons de plus en plus à l'hospitalité, enracinée dans l'homme, et que sur ce chemin, nous avons autant à donner qu'à recevoir. Eglantine le sait bien, qui donne sans compter son affection sans savoir ce qu'elle en recevra.

Il nous faudra prier pour la pluie.

Accessoirement, nous avons aussi appris ce qu'est une Brune des Alpes.

La grosse ville étape est encore à 20 km : Pouancé, Maine et Loire. Le sens du chemin se dévoile pour chacun de nous, bien que différent.

Pour moi, j'en avais déjà eu des signes avant le Mont Saint Michel ; alors que je suis plutôt parti dans l'idée d'une longue marche solitaire, il apparaît évident que la rencontre avec les habitants des régions traversées est une mission impérieuse.

La tentation est grande d'en tirer une règle générale sur le pèlerinage, mais ce serait une erreur ; c'est mon chemin qui se révèle. C'est celui-là que j'ai besoin de connaître. Certes j'aimerais comprendre le votre, mais qui suis-je pour tout connaître ?

Luke, lui, n'a pas à se forcer pour aller vers les autres, jusqu'au sans-gêne, et le fait que ce soit payant m'amène à moins de retenue. Je suis parti chargé de mon monde de connexions défectueuses à réparer, me voilà appelé à les laisser là pour me relier avec le monde dans l'espoir de les y retrouver. On n'aime pas moins ceux qu'on aime quand on est loin, au contraire, on échappe à la tentation d'essayer de les faire changer comme on voudrait qu'ils soient, et on apprend à les aimer comme ils sont.

Sénnonnes : stop pour du pain.

 

 


Mon compagnon de fortune est très changeant. Si je vis au jour le jour, lui vit dans l'instant. Ceci dit, ça ne représente pas pour moi un changement radical par rapport à mes routines, alors que je le soupçonne de ne pas être le même chez lui que sur le chemin. Il n'est déjà pas le même d'une heure à l'autre.

Nos deux folies se complètent jusqu'ici à merveille, bien que totalement différentes ; les conversations sont riches, les silences puissants, sa foi certaine, ses émerveillements expressifs et communicatifs, son entrain n'est émoussé que par la fatigue du soir et les douleurs qui l'accompagnent.

Tant de bonne volonté me surprend dans la mesure où il n'est pas attaché à un rythme particulier, ni même à aller à pied jusqu'à Saint Jean Pied de Port. L'honneur qui m'est fait là me pose la question de changer ou non d'itinéraire...

J'avais plus ou moins décidé de passer par le nord de l'Espagne (Camino del Norte), d'abord parce que ça me semble plus court, puis plus vert, puis plus beau, en longeant la côte... Je n'exclus pas, maintenant de prendre le Camino Réal (ou Frances), pour prolonger cette cohabitation.

Nous longeons les étangs en nous chamaillant à propos d'un pont qui nous ferait (ou non) gagner du temps. Mais qu'importe le temps. Nous sommes tous deux heureux d'être ensemble.

Nous arrivons à Pouancé vers 15h30, toujours animés par cette rencontre du matin, portés plus que marchant. Les murailles de la ville se dessinent, majestueuses. Nous irons au presbytère, il y a longtemps que nous n'avons pas eu de tampon.

Le curé parait très occupé mais nous accueille néanmoins, il est assez jeune. Luke lui parle d'hébergement ; il nous indique Segré 25 km, où il loge lui-même. En fait, ils sont trois prêtres là bas qui administrent 40 à 50 communes, mais habitent au même endroit, plutôt que chacun ait son canton attitré. Pour Luke, c'est loin ; pour moi, ce n'est pas la route. Pouancé-Segré est sur le chemin du Mont à Angers ; moi, j'ai prévu passer à Ancenis pour éviter les grandes villes, et Angers rallonge sérieusement.

Pendant que nous faisions des photocopies de carnet vide pour prolonger celui qui s'emplit (depuis Utrecht), puis que nous restons ébahis devant la carte et la surface de ces paroisses, un jeune homme est entré. Les présentations rapidement faites, il nous propose de passer la nuit chez lui ; c'est à 3 km au sud. Je ne suis absolument pas prèt à m'arrêter si tôt. Pour autant, ce serait dommage de refuser la rencontre que le chemin nous offre. "As-tu internet ? Est-ce que je pourrais l'utiliser ?" "Oui !"

Soit ! Si ça me permet de mettre en place ce site que j'imaginais entretenir au jour le jour, je veux bien ne pas avancer plus aujourd'hui. Reste donc à faire ces 3 km. Rendez-vous à 7h sur la place de La Prévière.

Ça nous laisse largement le temps de visiter un peu la cité et de nous organiser pour ne pas arriver les mains vides. Nous voyons tous deux notre hôte comme un étudiant logeant seul, avec l'envie de partager. La ville, aux portes de Bretagne, fut jadis le théâtre de sièges alternatifs entre Maisons bretonnes et angevines, d'où ses fortifications imposantes, en cours de restauration. Peu importe le temps !

Un panneau nous indique une petite route longeant la nationale, qui ira très bien. La nonchalance nous gagne, le temps de nous émerveiller encore de ce nouveau cadeau qui nous est offert.

Celui que nous imaginons nous inviter dans une chambre d'étudiant nous appelle et nous rejoint. Nous le suivons dans une belle maison de pierres, le long de la rue principale du petit village, et rejoignons là, sa femme et ses deux enfants. Il est entrepreneur dans les coupes de bois... Ça fait bien longtemps que je ne me suis pas trompé à ce point sur quelqu'un... Ou peut-être pas si longtemps...

Se prépare une soirée barbecue qui me ramène à la civilisation. Mais le chemin n'est pas loin ! Cet homme qui nous invite chez lui sans nous connaître, au milieu de sa famille, et qui en fait une fête, ne peut être n'importe qui... Hélas !

Amélie, elle, ne semble pas rassurée, et c'est compréhensible, mais la conversation la détend. Nous partageons nos expériences, nos questions, nos recherches.

La table est accueillante et fournie, la discussion enrichissante et la nuit avancée.

L'heure vient d'aller dormir. Je demande à aller sur internet mais je sais déjà que la route ne m'a pas conduit ici pour ça. Je n'aurai jamais le temps avant de m'effondrer. De fait le temps passe et je n'arrive à rien.

On verra demain.

http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ La Chaire (La Rouaudière)-La Prévière