Saint Aubin du Cormier
7h ce dimanche. La messe est à 11h à coté mais nous avons décidé d'aller 7 km plus avant pour 9h30. Il est prévu qu'on parte vers 8h15. Luke ne peut pas encore savoir que chez moi, ça veut dire : "Pas avant 8h15 !"
La douche et les escaliers révèlent, chez moi, la gravité des ampoules. Tout se fait avec deux fois plus de temps. Je décide d'utiliser sur un pied, la bande que j'ai emmenée, au cas où. La messe du dimanche n'a pas tant d'importance pour moi durant ce chemin, que de faire de lui une célébration, comme le caractère de ce pèlerinage n'a pas tant d'importance que de faire de la vie un pèlerinage.
https://www.youtube.com/watch?v=uJpJYITHO24
Je sais déjà que nous partirons en retard. Rien n'a plus de valeur que de partager avec cet homme qui nous a reçu. Je mesure, dans cette chambre vide de petite fille, toute la peine qu'elle peut représenter pour un père, pour une mère. Ce cafetier taiseux porte un fardeau bien lourd et pourtant devenu si commun. Ce qui est à vendre de ce bar pourrait bien n'être pour lui que les vestiges de ce que cette famille en attendait.
Luke a déjà mangé et s'est fait payer une cigarette - il veut arrêter, n'en n'achète plus, mais a du mal - quand je descend péniblement ; il a négocié un des chapeaux de paille du bar. Le voilà équipé au complet ! Mon café est froid mais son idée chaleureuse.
La vie n'est facile pour personne, mais les échanges en dévoile la grandeur. Je ne les veux pas vite faits, en passant. Nous sommes sereins jusqu'à être en retard. Luke me le rappelle.
Dernières photos, dernières embrassades, et en route !

Le début est un peu laborieux, puis je prends le rythme, mais Luke peine. Nous arrivons à Livré sur Changeon à 10h moins le quart. Les gens d'ici ne doivent pas être habitués à voir des sacs à dos ainsi posés devant les chapelles. C'est une église de campagne avec sa population vieillissante. Ce n'est pas ici la foi presque hautaine du renouveau chrétien que l'on sent dans les grandes villes. C'est la foi presque honteuse de ceux qui ont vécu ; et par ce qu'ils ont vécu, ils ne peuvent pas, ne pas croire. Ils le voudraient peut-être car la vie aujourd'hui n'est plus faite pour eux.
Ils ne l'ont pas trouvée dans les livres et les prêtres eux mêmes n'ont fait qu'en planter les graines ; ce sont leurs entrailles qui en ont témoigné, avec la pluie et le soleil, l'herbe et les blés, les ronces et les épines, les arbres et les rivières, les supplices et les guerres, et le grand-père qui, à l'heure de mourir, refusa l'hôpital, renvoya le médecin, et demanda calmement qu'on lui mette ses habits du dimanche.
Après la messe, nous demandons au prêtre pressé, son tampon, et faisons une pause. Luke revient de la boulangerie avec pain et croissants et nous allons prendre un café. Ce jour n'est pas à la marche forcée. Je pense à mes dimanches de décembre et m'en ouvre à lui : la saison de sapins, quand je fais un tour de stands avec le dessert. Mon budget d'aujourd'hui me l'interdit, nos moyens de transport plus encore.
En allant payer, je vois un cigare à 30 centimes. Un chacun, ça fera l'affaire !
On s'arrête à une chapelle ouverte.

Nous ne sommes plus pressés maintenant. L'objectif d'hier est devenu celui d'aujourd'hui.
Luke ne donne pas de sens à cela. L'an dernier, il est parti d'Utrecht (Pays-Bas) vers Compostelle. Après quelques mois et 1600 km, il est arrivé à Saint Jean Pied de Port, près du col de Roncevaux. C'est le principal lieu de passage des Pyrénées parmi les chemins de Saint Jacques ; les voies de Tours, Vézelay et Le Puy s'y rejoignent, possiblement celui d'Arles qui normalement prend le col du Somport. Reste le chemin de la côte qui peut passer en Espagne par Hendaye-Irun pour le Camino del Norte.
Outre l'aspect géographique qui faisait de Roncevaux le lien naturel avec le pays ibère, l'histoire lui a donné une notoriété auprès des français et européens, qui tend à lui donner un caractère obligé. La légende de Roland et la popularité de Charlemagne l'ont fait connaître dans tout le monde chrétien depuis le VIIIème siècle (est-il utile de faire une catégorie : un peu d'histoire ?).
Et c'est avec la reconquête du nord de l'Espagne par les catholiques contre les musulmans, que le Camino Réal (ou Camino Francès- en rouge) a été imposé comme le principal chemin, s'accompagnant de l'installation d'une ligne de places fortes à plus de 100 km à l'intérieur des terres.

Luke donc, est arrivé à Saint Jean Pied de Port l'an dernier... en décembre... 2m de neige. On ne l'a pas laissé passer. Il est rentré. Il est donc venu pour repartir de là-bas. Il voulait voir le Mont. Le moyen d'arriver à Saint Jean lui importe peu. Le temps aussi.
De ma part, c'est plus étrange. Contrairement à beaucoup, je ne pense pas que ma saison de vente de melons est perdue, même si je sais que le chemin aura pu m'en détourner l'esprit. Pourtant ce retard de programme ne m'affecte pas. J'en suis même heureux ; c'est que je suis prêt à ne pas me laisser polluer les pensées par ce qui n'y a pas à faire.

Nous sommes arrivés à Val d'Izé.

Toute petite ville, mais ils ont tellement d'églises qu'ils en ont pris une pour faire la mairie. On s'installe.
Après manger, on n'a plus guère de provisions. Ce serait bon d'arriver pas trop tard à Vitré ; en même temps, on a déjà dit ça hier.

On ne peut s'empêcher de penser à l'accueil d'hier soir et à tous ces gens croisés, tous ces gens qui s'apprêtent à changer de vie et qui se sont trouvés rassemblés là... Lieu improbable s'il en est pour partir chacun, conquérir son bout de monde, qui la gloire et la richesse, qui le devoir et l'honneur, qui une vie à gagner, qui une vie à refaire, qui un impossible accord... Et nous-mêmes... Quels moulins allons-nous pour les mettre à bas ? Ou, sauront nous détourner les vents de désespoir qui les font tourner à tout rompre et broyer les hommes ?
Quelle chimère poursuivons-nous ? La gloire ? La foi ? La Vérité ? L'Amour ? Le bonheur ? Quel attribut singulier est l'objet de notre quête ? Quel morceau délaissé de notre être ? Est-ce Dieu ? Est-ce nous mêmes ? Ou est-ce un mensonge qui ne saurait nous appartenir ?
De quel champ attendons-nous une moisson d'étoiles ? De quelle étoile attendons-nous qu'elle nous conduise au bout de la terre ? Luke travaillait pour IBM aux Pays-Bas. Il est une victime collatérale des attentats du 11 septembre. La multinationale a réduit ses activités extranationales. Il a été licencié, perdu son salaire d'américain, puis sa femme est partie, il ne voit plus ses enfants... Et s'il faut aller au bout de la terre pour ça, qui l'en empêchera ? Et si la proximité ne les rend pas accessibles, est-ce si insensé de penser que l'éloignement permettra mieux de voir la porte s'ouvrir, libérée peut-être d'une pression inopportune ?
Nous pressons le pas à l'entrée de Vitré : les 7 h approchent qui sonneraient sans doute la fin des espoirs de trouver des magasins d'alimentation ouverts. Rien ne dit pour autant qu'il ne soit pas déjà trop tard. Une descente, une rivière, un petit pont, une grimpette, des rues médiévales, un coup de téléphone... mais pas de magasin. Une église et quelqu'un qui la ferme, mais ni prêtre, ni hébergement. Une bande de jeunes, des questions, des échanges, un grand respect qui peut paraître anachronique tant nos vêtements nous situeraient dans des modes différents, eux au conditionnel, nous au passé, mais la rencontre : un présent pour l'avenir ; et un plan nuit au bord de la rivière.
Mais il y a beaucoup de monde ici et nos amis s'éparpillent. On reprend le chemin, toujours à la recherche de solution pour manger.
Sortie de la ville, un "maquedeau" et son enseigne racoleuse. Béni soit Dieu ! Il fallait au moins ça pour nous couper l'appétit.
Juste après, une pancarte : menu à emporter 4E50 ! Restau asiatique. Béni soit Dieu ! Il fallait au moins ça pour nous le rendre.
Et béni encore pour cette occasion de le satisfaire !
Le patron est indien et la serveuse chinoise. Le menu est une barquette à remplir de tout ce qu'on veut qui puisse y entrer. Le mélange des épices est un délice. Tout compte fait on nous laisse manger sur place, et nous amène de l'eau. Des bribes de culture internationales, un peu de rab, l'atmosphère détendue est une invitation à partager les cigares du matin, comme un point sur la page de ce jour qui se retire.
Nous marchons jusqu'à la nuit, et un champ approprié.
http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Saint Aubin du Cormier-Argentré du Plessis