Antrain
Le logement coûte et nous fait partir tard. Faut pas qu'on traîne en route si on veut être à Vitré ce soir. Antrain est plein d'anciens magasins à vendre et qui se délabrent... en train de mourir... Pourtant la ville ne semble pas désagréable du tout.
L'appareil photo se révèle un outil important : grâce aux cartes trouvées au gîte, en quelques clics, j'ai la traversée de la France et les étapes des Charentes. J'ai découvert que je peux les grossir.
D'autant que l'itinéraire du jour n'est pas bien défini et la route est fatigante : du goudron et des voitures.
Moins d'une dizaine de kilomètres, une carte des chemins de randonnée ; c'est l'occasion de trouver des sentiers plus intéressants. On note les villages à traverser et on prend Saint Christophe de Valains, puis Saint Ouen les Alleux, puis Saint Aubin du Cormier.
Encore un peu de route... On croise des animaux bizarres...

Dinosaure à la pique

Divagation de moutons
On arrive enfin en forêt et on suit la rivière ; ça n'arrête pas de monter et descendre. Luke fatigue ; il n'a pas de bâton mais un sac deux fois plus gros ; suis ben content du mien ! D'autant que mes pieds ne sont pas complètement refaits de mes premières 24h. J'ai compris depuis hier que ses bourdons étaient les coquilles bleues qui nous guidaient, puis d'une manière générale, le balisage.

En marche !
On finit par trouver un bout de bois, et le mettre à bonne longueur. Je m'aperçois que le mien est du noisetier, du coudre. Si le chemin, c'est la vie (v. pourquoi - pour mourir), il colle tout à fait à la symbolique. Je viens de Beaucoudray, dont le nom vient de "belle coudraies", j'y ai pris ce bâton qui en est issu dans les faits comme dans le nom, et je compte bien l'emmener au bout : il est des choses de sa maison natale qu'il est bon de garder jusqu'à la mort.
Les heures passent et on ne voit pas le bout de la forêt. On croise un gars qui nous parle de son chemin de Compostelle, et nous dit 45mn pour Saint Aubin. Et toujours des montées et descentes, et des ponts, un bourdonnage qui n'en finit pas.

Une route ! Une maison ! On demande. Il faut passer par Mézières. On suit la route. Un bar ! Une bière ?
Je demande une carte du calendrier des postes : Saint Christophe, Saint Ouen, c'est bien là qu'il fallait qu'on aille ! Vieux-Vy : on est passé tout près mais...
C'est comme si on avait fait un aller-retour sur 5 km ! Ca ne fait pas plaisir mais ça explique le temps passé.
Je suis heureux que ni l'un ni l'autre, nous ne nous laissions aller à l'agacement. Malgré la fatigue et le temps apparemment perdu, nous restons sereins et décidés.
Se perdre fait partie du chemin ! Préparer les choses n'aurait pas de sens. On ne gère pas par avance ce qui nous sera donné, que sait-on de cela ? On l'accueille.
Et pour l'instant, on l'accueille dans un bel esprit, qui ne nie rien de la réalité de nos échecs, mais ne remet pas en cause la valeur des efforts ; dans le partage et dans la foi, sans rancune pour les bourdons : si nous ne savons pas toujours où et comment ils nous conduisent, nous savons que ce n'est pas en vain.

La rose et le bourdon
Un chauffeur laitier nous donne cette fois une carte hyper détaillée, ça nous donne l'impression d'aller très vite. Il est plus de 7 h et on a encore près de 10 km pour le bourg. Et on ne sait rien de ce qu'on va y trouver. On doit demander au presbytère, mais en est-il seulement un ?
Nous partageons cette quiétude que j'avais ressentie au bar. Luke n'est pas pressé, mais ça m'étonne presque de moi. Je découvre la différence d'appréhension entre vivre quelque chose et vivre : dans le dernier cas, l'impatience n'a plus de place. Tant qu'on est en vie, qu'importe si on ne vit pas ce qu'on avait prévu au moment où on l'avait prévu.
https://www.youtube.com/watch?v=blLEEvKcNBU
Saint Aubin du Cormier, enfin ! L'animation est conforme à celle d'une petite ville de campagne un samedi soir, elle se focalise autour des bars du centre. On nous interpelle en terrasse.
Partout où il passe, le pèlerin ne laisse pas indifférent. Il allume les regards, un peu comme ces lampes qui fonctionnent selon les mouvements, de lumières variées qui en disent plus sur qui regarde que sur l'objet regardé.
Il y a la vanité des gens installés dans une fausse sécurité, qui discuteront de loin, sans jamais nous aborder.
Il y a l'émerveillement de ceux qui aspirent à l'aventure et qui nous voyant, marchent déjà avec nous, comme les enfants au cirque deviennent dresseurs de fauves.
Il y a la satisfaction de l'homme de culture, qui voit passer gratuitement devant lui, un morceau d'histoire.
Il y a la joie discrète de l'homme de foi qui trouve réconfort à en voir des signes au milieu de ce monde de néant.
Il y a le mépris autoritaire de l'idéologue devant cette énergie gâchée à ne pas servir ses voies.
Il y a la compassion de l'homme bon, qui pense d'abord aux souffrances et à ce qu'il peut faire pour les soulager.
Il y a la frustration de celui qui voudrait être plutôt que regarder.
Ce mélange d'incompréhension méprisante et de questionnement est notre raison sociale. Sans cela, le pèlerinage serait un acte égoïste, en plein accord avec l'individualisme de ce temps, et le pèlerin comme un fourgon blindé qui transporte son trésor ou son argent sale jusqu'à l'endroit où il le croit en sureté ou pouvoir le blanchir.
Mais non ! Le mépris même, qui ferme la porte au pèlerin, croyant le laisser dehors, fait de lui une porte ouverte.
Et ce soir là, dans ce petit bar de cette petite ville, le mépris n'avait pas sa place et ces petites gens ont fait sauter tous les gonds ; il en est devenu un carrefour du monde et tous en ont été grandis.

Le bar d'à coté
La conversation s'engage tout de suite avec toute la terrasse.
Jean-Marie nous invite chez lui, nous dit qu'il rêve de partir comme nous, mais c'est difficile avec une famille... Il faut le faire mais n'abandonner personne ! Nous déclinons à regret ; on a des choses à se dire mais on ne veut pas mettre cet homme là en difficulté, ni imposer notre charge à personne avant d'être allés voir l'autorité religieuse du village.
On nous conduit au presbytère... Fermé ! On nous propose un verre en attendant une solution, nous retournons au bar. Luke s'installe et je vais voir à l'église s'il y a un numéro de téléphone et les horaires des messes du lendemain... Rien !
Quand je reviens, il a un verre au bar et a fait connaissance avec le patron, commandé à manger ; il commande pour moi et sors, attendu à une table à l'extérieur. Devant le fait accompli, je laisse les choses aller.
A coté de moi, un homme pensif, un aviateur en base vers Brest, revenu en congé avant changement d'affectation en Guyane. Je lui sers à penser tout haut, à livrer ses inquiétudes et ses convictions, à partager nos fébrilités, nous ne savons rien de l'avenir mais sommes prêts aux combats qui ne manqueront pas.
Le patron est jeune et très occupé. Il parle peu.
Luke revient me chercher pour que j'aille à sa table. Nous n'avons plus souci d'où nous allons dormir. Nous referons un essai au presbytère, et faute de mieux, nous avons repéré un préau qui, la nuit tombée, ira très bien.
Autour du Gérard local, tellement ancré à l'endroit qu'il a son nom sur l'enseigne, il y a une jeune fille déçue de son activité dans le social, qui s'apprête à rentrer chez ses parents dans le Morbihan, pour reprendre une formation médicale. On sent en elle de nouvelles perspectives, mais patinées d'une sensation d'échec ; l'espoir dans la douleur. A la table d'à coté, mais en grande conversation avec Luke, Sacha, un militaire démissionnaire en partance pour faire fortune en Birmanie.
Arrivent ses amis, qui viennent fêter son départ, qui resteront à la caserne, et une jeune fille... C'est sa femme, ex-militaire aussi, qui part avec lui... Il s'absente !
Nous voyageons tous ensemble dans l'espace et le temps, de Beaucoudray à Pontivy, De Birmanie aux Amériques, d'hier à demain.
Une femme fragile passe avec une petite fille, les yeux pleins d'amour pour celui qui fut son mari, comme s'ils étaient dans cette position inconfortable mais courante : on ne peut plus vivre ensemble de s'être trop fait mal, mais on ne peut pas vivre l'un sans l'autre.
Une fresque rehausse le bar, réalisation d'un client américain, avec le nom de Gérard, comme s'il faisait partie des murs... Et une affiche : à vendre !
Luke virevolte d'une table à l'autre, de l'intérieur à l'extérieur, il revient l'air comblé, un tissu entre les mains : "Regarde Jean-Luc ! C'est de la soie de Birmanie ! C'est magnifique ! Il me l'a donné !"
En effet, Sacha est revenu et s'est fait grand seigneur. Il regarde Luke et explique ce qu'est ce présent. C'est vrai qu'il est magnifique, d'un bleu profond décoré d'or et pourpre. Il sait qu'il joue sa vie mais se veut sur de lui, dans l'euphorie de l'aventure qui se profile. Sa femme le suit, sure de lui aussi. Ses amis sont admiratifs mais préfèrent leur place, leur stabilité.
Vers minuit, Luke s'approche et dit de sa voix si souvent émerveillée : "Jean-Luc, c'est formidable, tu sais ! Thierry n'a pas sa petite fille aujourd'hui. Si on veut, nous pouvons dormir en haut !"
Nous dormirons donc au dessus du bar. Ca me lasserait très vite si ce n'était pas justifié. Mais quand même ce serait rengaine: comment ne pas chanter tous les dons qui nous sont faits ? C'est bien lui qui a raison !
http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Antrain-Saint Aubin du Cormier