Le Mont Saint Michel

On est invités à l'abbaye à la messe du matin. Pour entrer : 7h10 à la grande porte. J'ai dit peut-être.
Avec Luke, le premier réveille l'autre. Isabelle ne se demande pas qui sera le premier.
A la porte, un japonais avance un œil, comme s'il demandait la permission d'entrer. Je lui fais signe de venir, mais la sœur portière va le voir et il repart. J'imagine qu'elle a du lui dire que ce n'était pas pour les touristes.
Je veux bien comprendre que la messe n'est pas un spectacle et les fidèles pas comme des animaux qu'on va voir au zoo. Pourtant un touriste est aussi un être humain, et je suis sur que celui-là, s'il était venu, serait resté discret.
Et devant la foi des gens, devant la douceur et l'humilité qui transpire des chants des religieux, devant la beauté des lieux qui retrouvent leur nature, cet homme-là se serait mis en communion avec ce qu'il connaît de Dieu... Je crois...
Enfermé dans sa condition de touriste, l'homme a ouvert la porte pour s'évader, il fut renvoyé à son statut de consommateur et la porte s'est refermée derrière lui. Mais de dire ça, n'engage que moi.

Sortie sur la lumière
La rencontre avec Luke est une bénédiction. Les messes chantées aussi. https://www.youtube.com/watch?v=5SV4iDSDfpo&list=OLAK5uy_lgsnVm4AVxb_5weVOBKAXTKYGDxFbQnzw&index=5
Nous voilà invités à déjeuner avec les moines, nous l'étions aussi au presbytère. Nous ne mépriserons pas les dons de Dieu.
La petite Thérèse trône sur un buffet. Je m'y arrête.
Souvent, je ne suis pas tendre avec l'église catholique, mais avec Thérèse, ils ont fait très fort.
Qu'ils reconnaissent sainte celle qui a consacré sa vie au Christ est la moindre des choses, mais ils l'ont instituée docteur de l'Eglise, la plus haute distinction, avec valeur d'autorité et d'enseignement, elle qui n'a jamais donné de leçons à personne. Et ils l'ont faite Patronne des Missions, elle qui n'a quitté sa famille que pour entrer au Carmel de la région. Ca, c'est de la clairvoyance ! Extraordinaire lucidité !
Ne croyez pas que je sois ironique en disant cela. C'est bien ramener les choses à leur essence la plus pure : l'enseignement à l'exemple, sans les mots que la pratique contredit : la mission à l'amour, sans les fioritures de l'exotisme, de l'aventure, de la gloire, et surtout sans les crimes qui ont accompagné trop souvent l'évangélisation.
Les repas en monastère sont toujours un peu déroutant, je l'ai déjà connu en Lituanie. Du silence, des attentions, des gestes bienveillants, quelques paroles mais, comme s'il était un dormeur à ne pas réveiller, ou des méditations à ne pas contrarier ; comme si un autre dialogue était engagé, qu'on veille à ne pas perturber : oui, ce silence est plein de conversations intimes qui ne font pas de bruit.
Ceux-là ont bien compris le passage de la langue de l'épitre de Jacques.

Luke à couvert
La librairie n'ouvre qu'à 10h (voir hier), il nous faudra revenir avec le Crédentiale.
Je n'aime pas que ce genre de choses soit payant, mais au Presbytère, le prêtre ouvre une porte sur la librairie. Il se pourrait bien que ce ne soit pas qu'un commerce. J'aime mieux ça ! Et Luke insiste pour me l'offrir. Il va trop loin mais je laisse faire, ça se retrouvera dans le paiement volontaire du gîte. Restons dans le partage !

Crédentiale du Miquelot
Un gars du presbytère regrette que ses prérogatives s'échappent et soient, de plus en plus, reprises par les moines. Il y a pourtant bien à faire pour les chrétiens, sans qu'ils aient à se les disputer. Il faudra que je lui dise.
Nous retournons à l'abbaye, frappons au monastère et entrons. Pendant que le frère va chercher le tampon, on discute avec Jean-François, le bricoleur, et on fait quelques photos de cet endroit, à l'écart des yeux du monde.
Je leur laisse de la soude maritime ; ils ne connaissent pas ; contrat rempli

Sous les ailes de l'Archange
La matinée est bien avancée quand on ressort. On fait collation au presbytère (on ne remangera peut-être pas de sitôt sur une table), laisse notre don, prend congé.
On croise la messe en cours à l'église paroissiale, on n'est plus à ça près, et ça évitera d'entretenir les jalousies. L'homme de tout à l'heure est là ; est-ce que ce n'est pas le copain de Patrick, parti là-bas il y a bientôt 30 ans ? J'irai le voir tout à l'heure !
Le prêtre nous fait avancer pour nous délivrer la bénédiction aux pèlerins. On s'exécute.
C'est extraordinaire comment toutes ces petites cérémonies, tous ces honneurs qui nous sont distribués, le sont dans l'improvisation la plus totale ; un quart d'heure avant, nous ne savions pas même assister à cette messe. Et c'est comme si nous étions les hôtes prestigieux qu'on attendait.
Comme il est vrai que l'on "s'affaire souvent à beaucoup de choses, alors qu'il en est besoin de bien peu ; une seule même."
Après la messe, nous remercions le prêtre et je parle avec l'homme ; il est bien celui que j'ai connu au collège. Je lui dit mon sentiment, il me livre ses inquiétudes, je comprends que c'est son travail qu'il défend ; nous nous quittons dans la paix et l'amitié. Tout ici est accompli ! Nous prenons la route.
Tiens ! Un message d'Isabelle, celle qui travaille. C'est pour éviter ce genre de choses que je voulais laisser le portable, mais c'est la première fois en trois jours, alors ça fait vraiment plaisir, et ça n'a rien rompu du fil magique qui nous conduit. Mieux, ça le renforce, parce que ça me relie à ceux que j'ai laissés, sans me faire dévier l'esprit du chemin. Tiens, je vais même lui répondre !
Pontorson : du pain et quelques courses de Luke. On traverse le pont. Je fais mon normand qui grogne contre les bretons, histoire que mon compagnon sache à qui il a à faire. Il se raconte un peu. Le long du chemin, il parle de bourdon, de bourdonnage...
Vers 7 h, une ville. Le batave fatigue et moi, je ne suis plus prêt à me casser, comme avant le Mont ; mes pieds ne sont pas guéris.
Un homme se présente qui nous demande si on cherche un gite. Il en est un qui dépend de la mairie où il est employé. Après un coup de téléphone, il nous sort la clé. C'est 10E. On prend mais je me dis qu'il ne faudra pas que ce soit ce prix là tous les jours.
Il nous raconte fièrement que la présidente d'Irlande a couché ici incognito, en pérégrinant vers le Mont.
Ce gite est un bon arrêt, on y trouve des cartes que je photographie, de quoi manger chaud, et la perspective du café pour le matin. L'essentiel pour passer une nuit sereine !
http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Le Mont Saint-Michel-Antrain