Genêts
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Vue de la chambre

Hier , je ne savais plus marcher, 1km et demi m'était insupportable. Aujourd'hui, ce n'est pas si mal. Quelques ampoules mais la hanche qui menaçait est revenue à de meilleures dispositions.
Je n'ai pas trouvé de bar qui me laisse faire un brin de toilette, du coup, je n'ai pas pris de café.
Les premiers guides doivent partir à 13h30. J'ai prévu partir avant, je ne sais pas à quelle vitesse je marcherai.
Les croissants sont les bienvenus. Je mange de bonne heure. Je n'ai déjà plus d'horaires... En même temps...
En allant vers le Bec d'Andaine, je croise deux cueilleuses d'herbes bizarres.

Elles appellent ça de la soude maritime, et ont un peu de salicorne. C'est bon !
Je cueille avec elles un moment pour remplir ma boite à fromage. Ca me fera des légumes. On papote. Elles me disent dans un sourire caustique, de les faire goûter aux moines qui ne doivent pas connaître. O.K. pour moi !
Je pars avant les guides et je fouine ; on voit des œuvres d'art particulières.

Je vois maintenant ce que sont les trous d'eau dont les pancartes parlaient, et les sables mouvants... Les guides sont partis et vont plus vite que moi. Je continue à flâner et reste écarté de leur passage. La configuration du bon terrain pour traverser les rivières ne semble pas très difficile à reconnaître. Parfois je passe à l'écart, parfois je suis plus ou moins leurs traces.
J'avais prévu m'arrêter à Tombelaine, le rocher au milieu de la baie, mais l'eau est encore tout autour. La mer n'est sans doute pas assez retirée. Tant pis, je passe directement. Le Mont s'approche sous un ciel moutonneux. Les pieds vont bien, la hanche aussi. De l'eau jusqu'aux genoux, le sable apaise les ampoules.
C'est ma première grosse étape, j'en attend le carnet du pèlerin et des indications sur le chemin à suivre, le premier accueil pèlerin, les entrées dans l'abbaye...
Je monte sur une petite tour extérieure pour prendre mon repas, annulé pour cause d'horaire tardif après la cueillette du gazon de la mer. Je fais goûter à deux chinoises, (ou japonaises ?) : les dons du chemin sont faits pour être partagés.
Je me lave aux robinets, me change dans un coin tranquille et commence à monter.
La maison du pèlerin, fermée. Un black tout habillé de blanc m'interpelle : "Eh mais, tu te prends comme Moïse !"
Je lui réponds avec son propre accent : "Et toi, tu te prends pour O'Bama ?" Il reste hébété, puis souris, on se serre la main en amis. La folie assumée est devenue poésie.
Les moines sont barricadés mais on me dit qu'il y aura les vêpres, où je pourrai les voir. Plus qu'à attendre. Si je trouve une bière à moins de 3E, je prends. Je revois mon "incolore", il dit qu'il charite. Je lui dit que c'est à lui de voir. Il est tahitien en galère. Venir de Tahiti en galère, ça vaut largement d'aller à Compostelle à pied.
Vêpres : premier contact religieux. Le Crédentiale (carnet à tamponner) doit s'acheter à la librairie, le refuge-pèlerin est à la maison du même nom. On m'invite à un enseignement donné par les moines à 20h, après un repas partagé.
Le repas sera le bienvenu et l'enseignement ne se refuse pas.
Le refuge est en fait le presbytère. Le prêtre dit que c'est complet, mais que deux personnes ne sont pas encore arrivées. Dernière heure pour venir voir : 21h30. Je n'ai aucun doute là-dessus.
En attendant 20h, assis sur le muret de l'église, un gars attifé comme moi me tend la main en se présentant : "Luke ! Tu vas à Santiago !"
"Oui !"
"Oh ! mais ça c'est merveilleux, ça !"
L'accent est belge, et sans le dire, je suis bien d'accord. Il est hollandais et raconte son chemin, je le tuyaute sur la réunion-bouffe et le presbytère. Il est aux anges !
C'est la vraie liberté. Tous deux nous étions prêts à coucher dehors, à manger sans table, à être seuls, ce qui nous fait accueillir toutes les perspectives qui se profilent comme des dons extraordinaires. Notre liberté nouvelle met en lumière la valeur de ce qui fait souvent notre routine, c'est un enchantement dont la certitude nous aurait privé.

On fait un break dans la réunion à 21h30 : nous aurons bien un toit pour la nuit. Nous proposons tous deux de le partager si les "réservistes" se manifestent. Peu importe ce que l'on a, l'important est de partager.
Je ne sais pas le temps que ça durera mais je sens qu'on va bien s'entendre avec cet homme là !

http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Genêts-Le Mont Saint-Michel, à travers la baie