Champrépus
Premier réveil, non pas par les cris des bêtes sauvages mais par quelques oiseaux, la lumière qui pointe et l'humidité de la rosée. J'admire les gouttes qui brillent au soleil levant sur le sac, et surtout, je m'émerveille de me sentir au sec. Très bien ce sac !
Un peu déçu, je pensais être réveillé par les animaux du zoo, mais je n'entend que des oiseaux qui ne me paraissent pas mêmes exotiques. Je me voyais déjà, à leurs cris, me dire dans un demi-sommeil : "Qu'est-ce donc ? Isabelle qui m'a retrouvé ? Sophie qui me poursuit à dos de chèvre ?" Ou bien : "Mince, je serais allé trop loin ?" Pis non !
J'essuie le dessus du sac avec ma serviette, il faudra que je pense à le mettre au soleil pendant que je mangerai ce midi. Il est 6h30. 9 km pour La Haye-Pesnel. Je déjeunerai là-bas.
Je suis encore dans l'exaltation du départ : d'attaque le pèlerin ! C'est un souffle qu'il me faut garder le plus longtemps possible. Sans doute il y aura des jours plus mornes. Et puis j'ai hâte de voir ce plus beau kilomètre de France dont il a fallu que j'aille dans le Gard pour en entendre parler.
Tiens, un petit chemin qui passe sur un ruisseau : idéal pour se laver.
8h30 à l'église de La Haye. J'ai perdu mon portefeuille. Je ne vais pas retourner à Champrépus. Sans doute je n'en aurai pas besoin. Il n'y avait pas grand chose, un peu de monnaie, peut-être quelques cartes sans importance.
Je croise une dame à l'église qui m'aborde ; peut-être qu'elle va me proposer un café ! Elle me donne des images pieuses et un livret d'infos sur l'église. Ce genre de choses n'a pas de valeur pour moi, et si je prends un livret sur toutes les églises que je croise, il me faudra un caddy. Néanmoins, je ne veux pas dévaloriser le geste et je prends, tout en lui disant que je ne peux me charger. Il est bon qu'elle garde cette attitude envers ceux pour qui ça a du sens.
Mon père m'appelle déjà. Il n'est pas rassuré. J'ai bien fait de prendre le portable.
Il me dit de manger. Il fait encore partie de ces générations qui ne demandent pas grand chose, mais intransigeantes sur les choses simples et essentielles à l'homme. Sans doute, j'ai encore à acquérir cette simplicité de cœur. Les gens qui aiment ne s'occupent pas d'abord de ce que vous partagiez avec eux vos expériences, mais de comment vous allez, comment vous prenez soin de vous, comment vous affrontez les évènements...
Il est vrai que sa génération sait ce qu'est le danger alors que les suivantes ont cherché à le faire disparaître. Et elles y ont si bien réussi, sinon de la réalité, du moins des esprits, elles se sont tant fait de certitudes qu'elles pourraient bien perdre le monde avant même de se sentir en danger.
J'ai prévu de déjeuner à la sortie de la ville, il y a un magasin annoncé route de Carolles.
Mais juste après le bourg, je m'arrête : sur la gauche un Mont Saint Michel sur une balise : "Chemins de Saint-Michel", et en transparence... Oui ! C'est bien une coquille !
Du coup, je ne sais plus quoi faire ! La factrice ne sais pas où ça va ! Je mange mon reste de pain et du fromage pour prendre le temps d'y réfléchir.
Et si c'était un raccourci ! Pour peu que ce soit à 25 km, je pourrais presque arriver pour passer la baie ; la marée sur le calendrier était basse à 16h52 à Cherbourg. Je n'y crois pas trop mais ce serait extraordinaire. Mais si j'essaie, je loupe le plus beau km de France qui est sur la côte.
Je laisse le sort décider... Je prends... Le chemin commence vraiment... Pour le plus beau km, on verra au retour, si Dieu veut.
Le long de la route, un chemin balisé. Puis le balisage repique dans les terres alors qu'un chemin va tout droit. Je demande à deux dames si ça y va ! 20 km environ ! Il est 10 h. Je peux être au Mont en 24 h.
Tais toi et marche ! Les pieds chauffent mais ça avance. Tout droit, c'est le soleil !

Je prends quelques photos pour dire bonjour à la poulinière et je m'aperçois que ce n'est pas pareil. On dirait qu'il faut attendre un peu sur le bouton pour que ça prenne. Pourtant ça faisait un petit clic ! Mais il se pourrait bien que je n'aie pas pris grand chose avant.
Je me perds un peu, demande, arrive à Genêts vers 2h30.
Incroyable ! Beaucoudray-Le Mont en moins de 24h. Tout est vraiment possible !
http://www.youtube.com/watch?v=Es3Vsfzdr14&feature=related
Je mange après quelques courses, un jarret à 4 E était dans mes moyens. La pause laisse les douleurs s'insinuer dans l'esprit. Surement que je repartirai moins vite. Il faudrait que je vérifie les heures de marées locales, je ne sais pas trop combien il peut y avoir de différence avec Cherbourg qui est à 150 kilomètres. Je repars avec une démarche de grand-père. Les horaires sont affichés à la mairie : 15h23. Oh ! Il est 3h.
Je me mets en marche vers le bec d'Andaine mais la mécanique coince : la hanche et les adducteurs, l'épaule, les pieds bien sûr. Quand j'arrive, il est presque 4h, ça fait plus d'une demi-heure qu'elle revient. Tu passes ou tu passes pas ?
Une foule revient aussi de la traversée de la baie, suivant les guides. Je peux en avoir pour 2 heures et je ne connais ni la mer, ni l'endroit. Je repense à Isabelle : "On va déjà te perdre là !"
Ce sera pour demain ! De toute façon, j'avais prévu y être en 2 jours et surtout, dormir sur la plage, mais c'est quand même dommage ! Première leçon : Tant que tu n'es pas arrivé, tu n'es pas arrivé !
Je passe le reste de la journée en errant, chaque pas est une plaie. J'ai tout le temps qu'il faut pour trouver une bonne place pour la nuit, avec un toit pas loin, mais je ne supporte plus ni le sac, ni la marche, ni les gens qui rentrent, ni le vent qui se rafraîchit, ni surtout le gaspillage de ce temps qui m'était donné.
Je me retrouve assis sur les dunes de la baie," regardant la marée repartir", assis sur les dunes de la baie, "à perdre mon temps."
Je me résigne à déballer mon sac de couchage contre la dune, vue sur "la Merveille" ; j'espère, mais j'en suis sur, que cet échec ne m'empêchera pas de trouver la communion avec le monde pour laquelle je suis parti...
Deux bonnes nouvelles. Il est sec malgré la rosée de ce matin. Et mon portefeuille est à l'intérieur.
Et Dieu que tout ça est beau !
http://www.cartesfrance.fr/itineraire/ Champrépus-Le Bec d'Andaine(Genêts), par La Haye-Pesnel