Les lois naturelles sont ainsi faites, à chaque besoin nouveau, une espèce vivante s’adapte pour continuer à subsister, et au fil du temps, la nature opère sur elle les modifications nécessaires, ou bien elle disparaît. De même, les attributs inutiles s’atrophient, ne laissant plus que des marques symboliques de leur histoire, qui ne sont plus fonctionnelles ; ainsi les ailes des poules, les yeux des taupes, notre pilosité et nos ongles.

C’est en s’appuyant sur cette loi de l’évolution découverte par Darwin que nous avons effectué des sélections sur les espèces domestiques pour les accommoder à nos besoins ; vaches donnant plus de lait ou de viande, chevaux plus rapides, poules pondant plus souvent…

Et peut-être est-ce de cette même loi que nos manières de penser et d’agir se modifient. Il pourrait être intéressant de traiter le sujet d’un point de vue politique pour y voir une explication à la banalisation de l’atrocité en certains temps et lieux (nazisme, Pol Pot, Algérie…), mais je m’intéresserai plutôt ici aux effets sociologiques de la chose sur notre temps.

 

Il est aisé de concevoir que le siècle dernier a vu se modifier dans le monde occidental, les comportements et les modes de vie, plus et plus vite que n’importe quelle autre période. Le développement technique a eu aussi effet sur le physique de l’homme, moins trapu, plus grand, vivant plus vieux…

De même, on peut se demander dans quelle mesure nos fonctions psychiques n’ont pas été influencées par le modernisme. Un développement spectaculaire de la culture et des connaissances, du à la généralisation de la scolarité ouvrait alors les portes à des emplois moins pénibles et plus rémunérateurs, qui semblaient augurer pour tous, d’un avenir doux et prospère. Le chômage qui toucha d’abord les métiers les plus ingrats, à mesure que la mécanique y remplaçait la main d’œuvre, ne devait pas persister puisque la formation des générations futures allait conduire la population, avec une tête bien pleine, vers d’autres métiers. Et la législation sociale allait permettre de patienter jusqu’à ce temps béni et accélérer l’accès au bien-être de tous. Nous imaginions un monde où une minorité aurait à se salir les mains, et le moins possible, et où la majorité tiendrait les comptes de l’activité ou réfléchirait à un avenir encore meilleur.

Mais le chômage a commencé à toucher les candidats les mieux formés, éduqués dans l’idée qu’ils n’auraient jamais à subir des travaux pénibles. Arrivés au pourcentage d’inactifs où nous sommes, ils représentent une force politique et économique importante, d’autant que chaque travailleur sait qu’il le deviendra à terme. On ne peut donc pas les laisser sans ressources ; ce serait plomber l’économie, risquer l’explosion sociale et jeter aux orties l’idée d’un monde moderne plus humain.

Dans le même temps, une aspiration collective à une meilleure qualité de vie, de produits et de services, après quelques scandales liés aux abus de la production de masse, ramène sur le marché du travail des offres correspondant à des manières de produire plus traditionnelles (agriculture extensive ou bio, restauration, services…). Ces activités demandant une main d’œuvre manuelle, plus ou moins qualifiée, on a assisté à une inversion des données : offres d’emplois à faible niveau de qualification non pourvues, et augmentation du nombre de chômeurs diplômés. Fait sans précédent, et à ce jour, sans solution. Pendant ce temps, les prestations sociales ont augmenté, réduisant d’autant l’attrait que pouvaient représenter les travaux sans qualification qui ne trouvent plus guère d’intérêt que pour les immigrés clandestins dépourvus de droits sociaux, et les travailleurs de l’ombre qui peuvent les cumuler.

Ainsi, de l’impossibilité de trouver un travail sans formation, on est passé à l’impossibilité plus ou moins volontaire des personnes formées, d’effectuer ce travail. Ainsi, la formation, plutôt que d’ouvrir à des possibilités nouvelles d’emplois, a effacé celles dont pourtant, l’opportunité est là et n’a permis qu’une ouverture très sélective aux postes qualifiés qu’elle semblait promettre à tous.

Car enfin, récapitulons :

 

Nous avons d’un coté des personnes habituées à un certain confort par la société de consommation, formées à des compétences spécifiques qui leur promettaient un emploi les mettant à l’abri du besoin, habituées à une activité scolaire plus ou moins réduite, selon leur volonté et leurs capacités, ou à une activité professionnelle réglée, minutée, sans surprises et rémunératrice ; des personnes qu’on a poussé, motivé pendant toute leur formation dans l’idée qu’il y aurait quelque chose au bout, et qui se retrouvent avec un horizon bouché parce qu’il n’y a pas de besoins dans leur formation. Pire que cela, Elles s’aperçoivent que l’on savait avant de les former, qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde, voir qu’il n’y en aurait que pour une minorité. Et ainsi abandonnées, que peut-on leur promettre pour qu’ils y croient, après avoir ainsi été déçus ?

Ceux qui vont réagir assez vite vont s’ouvrir à d’autres possibilités, d’autres horizons, mais le plus grand nombre va s’entêter dans la voie tracée pour eux par leur scolarité, en se disant qu’ils vont finir par trouver - on le leur a promis.

Et un jour, ils vont s’apercevoir que bien qu’ils n’aient pas de travail, ils vivent : l’argent tombe des services sociaux, donc du monde du travail qui n’a pas voulu d’eux, et qui le paie ; ils se sont fait des habitudes pas si désagréables pour s’occuper, la télé, les copains, les amours… parfois rémunératrices : bricolage, jardinage, travail au noir, jeu, drogue… parfois destructrices… Et ils découvrent que l’on peut vivre comme cela, alors la motivation pour un travail quelconque disparaît, fusse-t-il celui qu’ils cherchaient au départ, parce que la société qu’ils attendaient n’a pas tenu ses promesses. Et ce qu’ils ont, qui leur a permis de vivre jusque là, ils y sont ligotés jusqu’à ce qu’un éventuel déclic libérateur les ouvrent sur de nouvelles perspectives ; mais leur petit monde les en préserve fortement.

Nous en sommes arrivés à une étape encore plus loin. C'est-à-dire que les grands frères ont informé leurs suivants que le bel avenir professionnel que les études promettent aux enfants n’est qu’hypothétique, voire inexistant pour certains ; alors d’aucuns se désintéressent de leur formation tout en la suivant, restent coupés du monde, et se préparent à cette vie d’assistance ou de débrouille qui assure la subsistance de leurs aînés. En bref, ils vont se retrouver avec une formation qui ne les intéresse pas, qui se perdra donc très vite, et sans attrait pour aucune activité professionnelle, avant même d’en avoir connu. Quand aux autres, ils ont cette haine qui les tient debout devant la trahison, et ne gardent de projet que de la faire payer. La société s'est formé ses propres ennemis.

Ce n'est même pas injuste, juste suicidaire !

 

La généralisation de la formation ouvre techniquement à des possibilités nouvelles, dont l’offre ne suis pas, et parallèlement, crée l’impossibilité pour certains d’effectuer d’autres activités, parce qu’on n’enfile pas facilement un bleu de travail quand depuis dix ans, on vous promet un costume cravate.

 

Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de remettre en cause l’avancée que représente l’école pour tous, mais de pointer du doigt une gestion de l’éducation sans tenir compte des besoins de la société, mais aussi un dénigrement quasi systématique des métiers manuels par le corps enseignant qui décourage les bons élèves de s’y diriger, alors que les débouchés y sont ; de dénoncer leur tendance à pousser l’esprit de compétition, qui se justifie pour former des gens qui se battent, mais qui est criminelle quand on sait qu’un certain pourcentage de diplômés n’aura pas sa place.

Quand on sait que ce sera dur et que ça ne marche pas, on s’accroche.

Quand on vous répète qu’il n’y aura pas de problèmes si vous faites tout ce qu’il faut, que vous faites tout ce qu’il faut, et que ça ne marche pas, vous êtes brisés.

 

J'aimerais que l'on arrête de briser la jeunesse, que l’éducation retrouve son essence même, créer des possibilités nouvelles. J'aimerais qu’elle ne ferme plus les portes derrière elle. La formation doit représenter une ouverture à des horizons nouveaux, et pas fermer au reste du monde.

Jaimerais que l'on cesse de nous gaver de fausses certitudes et qu’on nous apprenne à saisir les opportunités qui s’offrent de s’enrichir d’expérience ; l’école est un plus pour s’intégrer à la société mais dans chaque compartiment de la vie, il y a déjà des possibilités pour chacun de trouver sa place. On ne peut laisser croire que l'on pourra toujours emplir les poubelles sans mettre la main à les vider ; s'il peut y avoir des travaux ingrats mais pas de travaux dégradants, c’est la société qui peut-être dégradante, ainsi qu’on la fabrique.