La mosaïque
Des enfants s’amusaient à courir derrière un animal, qui semblait, lui aussi, jouer avec eux ; se cachant, puis réapparaissant quand ils désespéraient de le retrouver. Et, après avoir traversé toutes sortes de buissons, et taillis, et rivières, et bois, ils le virent s’arrêter, tranquille.
Ils s’approchaient, mais il ne bougeait pas ; et c’est quand ils allaient le toucher, qu’ils découvrirent au sol, une mosaïque du fond des âges. Elle était… belle, et il émanait d’elle quelque chose qui apportait… la paix de l’âme, la sérénité, la joie, la confiance, la sagesse, et une grande force de conviction…, une impression qui les laissa béats d’émerveillement et leur ravît l’esprit de leur jeu.
L’animal était calmement retourné à la forêt et ils étaient restés à admirer pendant déjà longtemps quand cette même sagesse leur dit qu’il fallait retourner avant la nuit. Rentrés chez eux, ils essayèrent de raconter ce qu’ils avaient vu, mais c’était pour eux, tellement extraordinaire que les mots ne leur vinrent pas pour le décrire. Et les hommes étaient occupés, qui à s’admirer, qui à courir derrière l’objet de ses désirs, qui à son repas, qui à ses amours, qui à ses affaires, qui à ne rien faire ou à passer le temps, qui à s’emporter contre un semblable ou le sort, qui lui avait nui…, ou qui, encore, à mener à bien ses projets…
Et chacun exprima comme il pu la raison qui faisait qu’il avait plus important à faire que d’écouter ces gamineries ; commençant par : « je dois trouver comment je peux… », et poursuivant chacun par les préoccupations qui lui semblaient prioritaires : « montrer au monde comme je suis beau », ou « acquérir ce que je veux », ou « me repaître », ou « accéder au plaisir », ou « m’enrichir », ou « vivre sans efforts », ou « me venger de ce qui m’oppresse », ou encore « élaborer telle œuvre »…
Et chaque enfant repartît un peu déçu, mais comprenant bien que les priorités de leurs aînés méritaient qu’ils ne perdissent pas leur temps avec des futilités. Pourtant, la sensation qu’ils avaient éprouvée devant ce dessin si parfait les poussa à refaire le difficile chemin qui y conduisait. Alors, beaucoup, malgré les obstacles, malgré sa longueur, malgré la peur face à ce sentiment inconnu qu’ils avaient ressenti, et surtout malgré tout ce qu’ils auraient pu faire d’attrayant en restant au village, retournèrent, seuls ou à plusieurs, sur le lieu de leur découverte. Si bien que, si quelques uns ne retrouvèrent pas l’endroit, beaucoup s’y rejoignirent. Et, à nouveau, ils furent remplis de ce sentiment étrange qui les avait saisi la première fois.
Et repensant au prétexte qu’on leur avait donné pour ne pas les suivre, ils conclurent que, tout compte fait, rien ne valait de se priver de ce moment. D’ailleurs, tout en réalisant que les questions des adultes étaient vaines et dérisoires ; en regardant la mosaïque, ils crurent en trouver les réponses. Et alors, chacun à son rythme, ils s’enquirent d’aller les rapporter aux intéressés - tout en gardant à l’esprit de leur affirmer que leurs préoccupations n’avaient pas de sens - pensant ainsi les faire venir sur les lieux.
Ainsi, à chacun, ils donnèrent une réponse à son problème et l’exhortèrent à se rendre là où ils l’avaient trouvée.
Mais certains se dirent : «Comment, ce sale gosse me dit que ma recherche est vaine, qu’il soit chassé de ma vue ! »
D’autres : Où étais-tu donc passé, nous t’avons cherché partout ! Va donc te coucher, et vite ! »
D’autres : « Qu’il est drôle, ce petit qui joue à l’adulte ! »
D’autres : « cet enfant me fatigue ! Qu’on le fasse sortir ! »
D’autres : « Comment, un enfant aurait trouvé ce que moi je n’aurais pas su, c’est impensable, je peux déjà éliminer cette solution ! »
Et d’autres : « Cela ne coûte rien d’y réfléchir » ; et découvrant que la réponse était plausible : « Empressons-nous de l’appliquer ! » Et ils repoussèrent à plus tard la proposition des enfants de les suivre.
Néanmoins, pour des raisons diverses, quelques uns demandèrent où se trouvait cet endroit si merveilleux. Des raisons comme : « Moi, je vais y aller voir ! » ou « Si c’est vrai, ne laissons cela à personne ! » ou « Peut-être cela pourra-t-il me permettre d’accéder à mes désirs » ou « …de me donner le dessus sur ceux que je hais » ou « …de réaliser ce que j’ai entrepris ». Mais quand l’itinéraire leur fut formulé, une partie s’horrifia devant la difficulté d’accès et le temps qu’il faudrait y consacrer, et retourna à ses occupations.
Pour autant, dès le lendemain, quelques uns suivirent les enfants jusqu’à la fresque. Et ils restèrent interloqués devant sa beauté. Malgré cela, ils n’en tirèrent pas les mêmes sentiments que les gamins lors de leur premier passage, car les yeux obscurcis par leurs doutes, certaines zones leur parurent sombres, aussi parce que les réponses qu’ils y voyaient venaient contredire celles qu’ils s’étaient forgées, durant leur vie d’hommes. Certaines images leur apportaient même de la peur car elles ébranlaient des certitudes qu’ils avaient communément, depuis toujours. De plus, ils furent partagés en eux-mêmes entre la soif de rester pour approfondir l’étude et celle de rapporter leur expérience à leurs frères.
Ayant gardé à l’esprit leurs occupations, ils décidèrent ensemble de rentrer pour y réfléchir. Ils détachèrent donc leurs yeux, avec à la fois crainte et soulagement de cet inattendu qu’il leur avait été donné de voir, et revinrent au milieu de leurs semblables.
Et les enfants, tout à l’émerveillement qu’ils avaient chaque fois sur le site n’avaient pas remarqué leur stupeur. Ils les suivirent donc, tout heureux d’avoir pu partager leur trouvaille. Ce ne fut qu’en voyant, à leur retour, les villageois qui trouvèrent leurs camarades abasourdis et confus, qu’ils s’en rendirent compte aussi, sans comprendre pourquoi ils ne tiraient pas de leur aventure la même joie qu’eux.
Pas plus que leurs petits, ils ne surent exprimer ce qu’ils avaient vécu. Mais ils ne savaient pas, non plus, s’il était bon d’y envoyer leurs concitoyens tant ils n’avaient plus de repères.
Alors, on dit dans toute la ville, que ce lieu était malsain, que les enfants en revenaient anormaux, et les adultes perdus. Et le soir même, un conseil fut réuni ; et il fut décidé d’aller le détruire. Aucun de ceux qui l’avaient vu ne pouvait l’accepter, mais ils ne surent dire pourquoi, sans sembler contredire ce qu’ils avaient vécu avant, et on ne les écouta que pour les convaincre de folie et pour estimer comment se rendre au lieu où leur raison s’était envolée ; comment le détruire sans s’y faire ravir l’entendement.
Les premiers qu’on y envoya revinrent comme les précédents, sans avoir pu rien toucher, et ils dénoncèrent la destruction d’une telle merveille, et tentèrent de ramener le peuple à une raison qu’ils avaient jusqu’alors toujours ignoré pour qu’ils abandonnassent leur projet. Les plus virulents furent capturés et maintenus prisonniers.
Alors, au jour suivant, on envoya une autre équipe, avec des voiles monochromes de teinte différente. Après avoir mis de ces philtres de tissu sur les yeux de chacun des membres, ils arrivèrent ; ils virent tout de la même couleur. Mais certains, qui n’avaient pas d’intelligence devant les hommes, ne voyaient qu’avec leur cœur, ils jetèrent alors leurs outils. Ils furent liés par leurs chefs, car ils criaient de ne pas toucher aux pierres. Et ces chefs, qui étaient les plus instruits, commencèrent la destruction. Et cela dura longtemps, jusqu’à la nuit, sous le regard interdit de leurs compagnons, avant qu’ils pussent arracher une seule pierre. Mais, après cela, les morceaux alentour s’enlevaient facilement, comme si la solidité de l’ouvrage était dans son unité. Et le charme étant rompu, ceux qui ne s’étaient pas encore engagés vinrent les aider à finir. Pourtant, parfois, l’un d’eux était encore touché devant une représentation particulière, et c’est un de ses amis, souvent un de ses supérieurs qui venait finir. Et quand il fit complètement noir, ils continuèrent encore un moment à tâtons, malgré les cris, et les lamentations de ceux qu’ils avaient attachés. Enfin, pensant que leur tâche était achevée, ils libérèrent leurs camarades et rentrèrent chez eux.
Ce n’est qu’au matin qu’on laissa aller les enfants qu’on avait gardé jusque là. Malgré toutes les interdictions, ils se hâtèrent d’aller voir ce qu’on avait fait de leur trésor. Ils y retrouvèrent ceux qui avaient refusé de participer au vandalisme et étaient resté là, toute la nuit. Ils étaient à genoux et pleuraient, et s’acharnaient à vouloir reconstituer le puzzle, et désespéraient. Et alors qu’on avait pris pour fous les adultes l’ayant vue, c’est après qu’ils ne trouvèrent plus la mosaïque que les enfants parurent avoir perdu tout sens commun. Ils s’évertuaient, eux aussi à rechercher chaque pierre de la fresque, et ils en retrouvèrent des milliers, mais ils ne surent en replacer que quelques unes. Alors, de dépit, ils en conservèrent chacun. Ayant réintégré la société des hommes, bien des années plus tard, ils les transmirent à leurs enfants. Et il en fut ainsi, de génération en génération, jusqu’à ce que leur importance ne paraisse plus guère.
Et depuis ce jour, leur vue a suscité bien des révélations parmi les hommes ; mais chacune leur a amené de nouvelles questions.
Et puis les détenteurs d’un morceau, ou ceux qui en avaient vu, eurent tendance à déclarer que « leur » morceau était le plus beau. Et quelques uns, jaloux, en fabriquèrent pour qu’ils paraissent encore plus beaux, sans se soucier de leur destination. Alors, qui peut encore reconnaître les vrais des faux ?
C’est ainsi, peut-être que l’homme a dispersé la Vérité !
Je dis « peut-être » parce que, qui peut savoir, maintenant qu’elle a été parsemée, à part celui qui l’avait conçue ? Comment pouvez-vous savoir si ce rocher qui me l’a soufflé venait bien de cette fresque fondatrice ?
Et je soupçonne que certains de nos grands hommes en ont découvert des fragments :
Peut-être l’Ummim et le Thummim de Moïse en étaient ?
Et ces pierres qui apprirent les mathématiques aux grecs anciens, comme le rappelle le mot calcul ?
Peut-être la pierre de la Kaaba en est-elle !
Et Jésus n’est-il pas appelé la pierre d’angle ?
Et n’a-t-il pas choisi Pierre sur qui bâtir son église ?
Et qu’en est-il de Confucius, et Platon, et Léonard de Vinci, et Jules Verne, et Gandhi… et tant d’humains qui ont cherché à apporter la leur à l’édification de l’humanité ?
Et la légendaire pierre philosophale, transformant le plomb en or, restée cachée à des chercheurs illégitimes ?
Et les mégalithes préhistoriques ou les pierres des civilisations lointaines, qu’on pressent exprimer les lois astronomiques, à Stonehendge, Carnac ou en Amérique latine, n’ont-elles pas été ordonnancées comme si l’on voulait rendre aux pierres l’expression de la Vérité ?
Arrêtons donc de prendre pour fous les enfants qui essaient encore, maladroitement, de recoller les morceaux de la Vérité, comme pour y rassembler les hommes, pendant qu’on cherche à la masquer pour pouvoir les classer, les diviser en autant d’unités, pour que se sentant différent, on puisse se sentir supérieur.
Pendant que l’on cherche à nous faire croire que tout homme est une œuvre magistrale faite d’un enchevêtrement d’éléments, reste qu’il n’est qu’un élément - certes unique, complexe et de grande valeur - d’une œuvre qui serait grandiose, si chacun y retrouvait sa place."