La paix ou la guerre ?

par

Antoine de SAINT-EXUPÉRY

HOMME DE GUERRE, QUI ES-TU ?

Pour guérir un malaise, il faut l’éclairer. Et, certes, nous vivons dans le malaise. Nous avons choisi de sauver la Paix. Mais, en sauvant la paix, nous avons mutilé des amis. Et, sans doute, beaucoup parmi nous étaient disposés à risquer leur vie pour les devoirs de l’amitié. Ceux-là connaissent une sorte de honte. Mais, s’ils avaient sacrifié la paix, ils connaîtraient la même honte. Car ils auraient alors sacrifié l’homme : ils auraient accepté l’irréparable éboulement des bibliothèques, des cathédrales, des laboratoires d’Europe. Ils auraient accepté de ruiner ses traditions, ils auraient accepté de changer le monde en nuage de cendres. Et c’est pourquoi nous avons oscillé d’une opinion à l’autre. Quand la Paix nous semblait menacée, nous découvrions la honte de la guerre. Quand la guerre nous semblait épargnée, nous ressentions la honte de la Paix.

Il ne faut pas nous laisser aller à ce dégoût de nous-mêmes : aucune décision ne nous l’eût épargné. Il faut nous ressaisir et chercher le sens de ce dégoût. Quand l’homme se heurte à une contradiction si profonde, c’est qu’il a mal posé le problème. Lorsque le physicien découvre que la terre entraîne, dans son mouvement, l’éther où la lumière se meut, et quand, dans le même temps, il découvre que cet éther est immobile, il ne renonce pas à la science, il change de langage et renonce à l’éther.

Pour découvrir où loge ce malaise, il faut sans doute dominer les événements. Il faut, pour quelques heures, oublier les Sudètes. Nous sommes aveugles, si nous regardons de trop près. Il nous faut réfléchir un peu sur la guerre, puisque, à la fois, nous la refusons et l’acceptons.

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Je sais quels reproches on m’adressera. Les lecteurs d’un journal réclament des reportages concrets, non des réflexions. Les réflexions sont bonnes pour les revues ou pour les livres. Mais j’ai, là-dessus, une autre opinion.

J’ai toujours dans les yeux l’image de ma première nuit de vol en Argentine. Une nuit d’encre. Mais, dans ce néant, vaguement lumineuses comme des étoiles, les lumières des hommes dans la plaine.

Chaque étoile signifiait qu’en pleine nuit, là en bas, on réfléchissait, on lisait, on poursuivait des confidences. Chaque étoile, comme un fanal, signalait la présence d’une conscience humaine. Dans celle-là peut-être on méditait sur le bonheur des hommes, sur la justice, sur la paix. Perdue dans ce troupeau d’étoiles, c’était l’étoile du berger. Là peut-être on entrait en communication avec les astres, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Ailleurs, on aimait. Partout brûlaient ces feux dans la campagne, qui réclamaient leur nourriture, jusqu’aux plus humbles. Celui du poète, de l’instituteur, du charpentier. Mais, parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d’étoiles éteintes, combien d’hommes endormis, combien de feux qui ne donnaient plus leur lumière, faute d’avoir été alimentés.

Que le journaliste se trompe dans ses réflexions, peu importe, nul n’est infaillible. Qu’il ne pénètre pas toutes ces demeures, peu importe, ce sont les demeures où l’on veille qui font le sens d’un territoire. Le journaliste ignore quels sont ceux qui communieront avec lui, mais peu importe, il espère quand il jette des sarments au vent entretenir quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne.

Elles furent pesantes, les journées que nous avons vécues devant les haut-parleurs. C’était comme une attente d’embauches au portail de fer d’une usine. Les hommes, massés pour écouter parler Hitler, se voyaient déjà entassés dans les wagons de marchandises, puis répartis derrière des outils d’acier, au service de l’usine qu’est devenue la guerre. Déjà comme enrôlés dans la gigantesque corvée, le chercheur renonçait aux calculs qui le faisaient communiquer avec l’univers, le père renonçait aux soupes du soir qui embaument la maison et le coeur, le jardinier, qui avait vécu pour une rose nouvelle, acceptait de ne point en embellir la terre. Tous nous étions déjà déracinés, confondus et jetés en vrac sous la meule.

Non par esprit de sacrifice, mais par abandon à l’absurde. Noyés dans les contradictions que nous ne savons plus résoudre, découragés par l’incohérence d’événements que nul langage n’éclaire plus, nous admettions obscurément le drame sanglant qui nous eût imposé, enfin, des devoirs simples.

Nous connaissions pourtant que toute guerre, depuis qu’elle se traite avec la torpille et l’ypérite, ne saurait aboutir qu’à l’écroulement de l’Europe. Mais nous sommes peu sensibles, bien moins qu’on l’imagine, à la description d’un cataclysme. Nous assistons chaque semaine, du fond de nos fauteuils de cinéma, aux bombardements d’Espagne ou de Chine. Sans en être ébranlés nous-mêmes, nous pouvons entendre les coups qui frappent les villes dans leurs profondeurs. Nous admirons les torsades de suie et de cendres que ces terres à volcans débitent lentement vers le ciel. Et cependant ! C’est le grain des greniers, ce sont les trésors familiaux, c’est l’héritage des générations, c’est la chair des enfants brûlés qui, dilapidés en fumées, engraissent lentement ce cumulus noir.

Je les ai parcourues à Madrid les rues de l’Arguelez, dont les fenêtres, semblables à des yeux crevés, n’enfermaient plus que du ciel blanc. Les murs seuls avaient résisté et, derrière ces façades fantômes, le contenu des six étages s’était réduit à cinq ou six mètres de gravats. Du faîte à la base, les planchers de chêne massif sur l’assise desquels des générations avaient vécu leur longue histoire familiale, où la servante, à l’instant même du tonnerre, tirait, peut-être, les draps blancs pour servir le repos du soir et l’amour, où des mères, peut-être, posaient des mains fraîches sur des fronts brûlants d’enfants malades, où le père méditait l’invention de demain, ces assises que chacun eût pu croire éternelles, d’un seul coup, dans la nuit, avaient basculé comme des bennes, et versé leur charge à la fondrière.

Mais l’horreur ne passe point la rampe, et sous nos yeux, dans l’indifférence des spectateurs, les torpilles d’avion coulent sans bruit, à la verticale, comme des sondes, vers ces demeures vivantes qu’elles videront de leurs entrailles.

Je ne veux pas m’en indigner, il nous manque ici la clef d’un langage. Nous sommes les mêmes hommes qui accepterions de risquer la mort pour un seul mineur enseveli ou pour un seul enfant désespéré. L’horreur ne prouve rien. Je ne crois guère à l’efficacité de ces réactions animales. Le chirurgien visite l’hôpital et ne connaît pas ce serrement de coeur que le spectacle de la souffrance déclenche chez les filles. Sa pitié, autrement haute, passe au-dessus de cet ulcère qu’il va guérir. Il palpe et n’écoute pas les plaintes.

Ainsi à l’heure de l’accouchement, quand les gémissements s’éveillent, une grande ferveur secoue la maison. Ce sont des pas précipités dans le vestibule, des préparatifs, des appels, et personne ne s’épouvante de ces cris que la jeune mère, elle-même, oubliera, qui s’enkysteront dans la mémoire, qui ne comptent pas. Et cependant celle-là se tord et saigne. Et des bras noueux la maintiennent, des bras de bourreaux, qui aident à l’expulsion du fruit, qui arrachent la chair de sa chair. Mais l’on s’affaire ; mais l’on sourit. Mais l’on chuchote : « Tout se passe bien. » On prépare un berceau ; on prépare un bain tiède ; on court brusquement vers la porte ; on la fait éclater toute grande, et l’on crie : « Le ciel soit béni, c’est un fils ! »

Si nous ne disposons que des descriptions de l’horreur, nous n’aurons point raison contre la guerre, mais nous n’aurons point non plus raison si nous nous contentons d’exalter la douceur de vivre et la cruauté des deuils inutiles. Voilà quelques milliers d’années que l’on parle des larmes des mères. Il faut bien admettre que ce langage n’empêche point les fils de mourir.

Ce n’est point dans les raisonnements que nous trouverons le sauvetage. Plus ou moins nombreuses, les morts... À partir de quel nombre sont-elles acceptables ? Nous ne fonderons pas la paix sur cette misérable arithmétique. Nous dirons : « Sacrifice nécessaire... Grandeur et tragique de la guerre... » Ou, plutôt, nous ne dirons rien. Nous ne possédons point de langage qui permette de nous débrouiller sans raisonnements compliqués, entre ces différentes morts. Et notre instinct, et notre expérience nous font nous défier des raisonnements : on démontre tout. Une vérité, ce n’est point ce qui se démontre : c’est ce qui simplifie le monde.

Notre tourment est un tourment vieux comme l’espèce humaine. II a présidé aux progrès de l’homme. Une Société évolue et l’on cherche encore à saisir, par l’instrument d’un langage périmé, les réalités présentes. Valable ou non, on est prisonnier d’un langage et des images qu’il charrie. C’est le langage insuffisant qui se fait, peu à peu, contradictoire : ce ne sont jamais les réalités. Quand l’homme forge un concept nouveau, alors seulement il se délivre. L’opération qui fait progresser n’est point celle qui consiste à imaginer un monde futur : comment saurons-nous tenir compte des contradictions inattendues qui naîtront demain de nos prémices, et, imposant la nécessité de synthèses nouvelles, changeront la marche de l’histoire ? Le monde futur échappe à l’analyse. L’homme progresse en forgeant un langage pour penser le monde de son temps. Newton n’a point préparé la découverte des rayons X en prévoyant les rayons X. Newton a créé, pour décrire les phénomènes connus de lui, un langage simple. Et les rayons X, de création en création, en sont issus. Toute autre démarche est utopie.

Ne cherchez point quelles mesures sauvèrent l’homme de la guerre. Dites-vous : « Pourquoi faisons-nous la guerre puisqu’en même temps nous connaissons qu’elle est absurde et monstrueuse. Où loge la contradiction ? Où loge la vérité de la guerre, une vérité si impérieuse qu’elle domine l’horreur et la mort ? » Si nous y parvenons, alors seulement nous ne nous abandonnerons plus, comme à plus fort que nous, à la fatalité aveugle. Alors, seulement, nous serons sauvés de la guerre.

Certes, vous pouvez me répondre que le risque de guerre réside dans la folie de l’homme. Mais vous renoncez, du même coup, à votre pouvoir de comprendre. Vous pourriez affirmer de même : la terre tourne autour du soleil parce que telle fut la volonté de Dieu. Peut-être. Mais par quelles équations cette volonté se traduit-elle ? En quel langage clair pouvons-nous traduire cette folie, et ainsi nous en délivrer ?

Il me semble aussi que les instincts sauvages, la rapacité ou le goût du sang demeurent des clefs insuffisantes. C’est négliger ce qui est peut-être l’essentiel. C’est oublier tout l’ascétisme qui entoure les valeurs de guerre. C’est oublier le sacrifice de la vie. C’est oublier la discipline. C’est oublier la fraternité dans le danger. C’est oublier, en fin de compte, tout ce qui nous frappe chez les hommes de guerre, chez tous les hommes de guerre qui ont accepté les privations et la mort.

L’année dernière, je visitais le front de Madrid et il me semblait que le contact avec les réalités de la guerre était plus fertile que les livres. Il me semblait que, de l’homme de guerre seul, il était possible de tirer des enseignements sur la guerre.

Mais, pour le rencontrer dans ce qu’il a d’universel, il faut oublier qu’il est des camps et ne point discuter les idéologies. Les langages charrient des contradictions tellement inextricables qu’elles font désespérer du salut de l’homme. Franco bombarde Barcelone parce que Barcelone, dit-il, a massacré des religieux. Franco protège donc les valeurs chrétiennes. Mais le chrétien assiste, au nom de ces valeurs chrétiennes, dans Barcelone bombardée, à des bûchers de femmes et d’enfants. Et il ne comprend plus. Ce sont, me direz-vous, les tristes nécessités de la guerre... La guerre est absurde. Il faut cependant choisir un camp. Mais il me semble que d’abord est absurde un langage qui oblige les hommes à se contredire.

N’objectez point non plus l’évidence de vos vérités, vous avez raison. Vous avez tous raison. Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, si nous lançons l’image d’une race des bossus, nous apprendrons vite à nous exalter. Toutes les vilenies, tous les crimes, toutes les prévarications des bossus, nous les porterons à leur débit. Et ce sera justice. Et, quand nous noierons dans son sang un pauvre bossu innocent, nous hausserons tristement les épaules : « Ce sont là les horreurs de la guerre... Il paie pour les autres... Il paie pour les crimes des bossus... » Car, certes, les bossus aussi commettent des crimes.

Oubliez donc ces divisions qui, une fois admises, entraînent tout un Coran de vérités inébranlables et le fanatisme qui en découle. On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non-bossus, en fascistes on en démocrates, et ces distinctions sont inattaquables ; mais la vérité, vous le savez, c’est ce qui simplifie le monde, et non ce qui crée le chaos.

Si nous demandions à l’homme de guerre, quel qu’il soit, non en l’écoutant se justifier dans Son langage insuffisant, mais en le regardant vivre, le sens de ses aspirations profondes ?